Conservateurs et progressistes

En peinture comme dans toute activité humaine tu assistes à une tension exercée par des forces en présence. Ces forces tu pourrais les résumer en deux mots : les forces conservatrices qui traditionnellement cherchent à conserver une certaine vision de la peinture. C’est ce que l’on pourrait nommer la peinture classique ou « figurative » et puis il y a aussi les forces progressives qui tendent à vouloir inspirer un regard nouveau, neuf sur la peinture, par l’abandon de ce que celles ci appellent « des clichés ».

Un cliché au sens Deleuzien du terme, c’est à dire du déjà vu, du déjà réalisé, du déjà dit. Que ce soit par d’autres peintres ou d’ailleurs par le peintre lui-même.

Désormais l’écart qui existe entre conservateurs et progressistes semble flou. L’abstraction tend à devenir un art traditionnel au même titre que l’art figuratif. La raison en est principalement due à l’interprétation du terme de « figure ».

Si durant des temps immémoriaux la figure était associée à la représentation de l’être humain, elle représentait celui-ci il vaudrait mieux aujourd’hui parler d’un certains nombres d’indices sur lesquels s’appuie le peintre ou le spectateur et qui servent à « figurer » quelque chose en général. Dans cette transformation on peut tout aussi bien trouver le visage, le corps, le paysage et la nature morte, un amalgame. D’ailleurs il n’y a qu’à se rendre dans des expositions, des salons de peinture pour comprendre assez vite que le public n’a plus besoin de retrouver les codes habituels de la peinture dite figurative à la surface de toiles dites « abstraites ». Ils sont tellement bien ancrés dans son imaginaire qu’au besoin, et même dans l’urgence de l’étonnement, de la stupeur, il les projette immédiatement sur la confusion pour y mettre « bon ordre ».

Ce qui aujourd’hui peut être considéré comme antagoniste à la peinture figurative, son progrès, n’est plus l’art abstrait et tous les différents mouvements qu’il a su créer à partir de lui-même pour s’affirmer durant les 50 dernières années.

Ce qui est antagoniste désormais à la peinture c’est sa quasi absence, sa disparition dans « le concept. »

Ainsi il n’est plus si important de « savoir bien peindre » que de savoir bien « conceptualiser ».

C’est à dire que cette force du progrès est parvenue, après avoir renoncé à une destruction reconstruction de la peinture classique, à l’abandonner presque totalement.

D’une certaine façon c’est un putsch, un coup d’état, un recours à la violence lorsque toutes les autres solutions ont été vouées à l’échec.

Cet échec est un constat d’impuissance. La peinture n’a pas besoin de peintre, elle a juste besoin d’un concept pour se retirer totalement du décor de l’art dit pictural aujourd’hui.

Il n’y a plus de raison véritable à opposer l’art classique et l’art moderne en peinture. Les deux appartiennent presque déjà au passé ce qui les rendra bientôt « traditionnelles », sinon anecdotiques dans leur ensemble.

Le progrès, l’obsession du progrès, après un constat d’impuissance a vu le nombre de ses supporters diminuer. Le concept ne s’adresse guère qu’à un public qui connait le mot, laissant sur le bas coté tout ceux qui l’ignorent où veulent l’ignorer.

En chaque peintre il se peut également que cette lutte entre conservatisme et progression existe.

En ce qui me concerne je m’y trouve confronté tous les jours par mon activité d’enseignant.

Comment dessine t’on une main, un pied , un visage, un paysage ? c’est ce que demande les élèves qui viennent à mes cours. Je les ai mené vers l’abstraction aussi afin parfois de mieux leur faire saisir des notions simples de valeurs, de contraste, de profondeurs pour revenir ensuite à des tableaux figuratifs. Ou le contraire suivant les publics, les années.

Mais ça reste de la peinture, avec de la couleur, des règles que l’on peut s’amuser à contourner. On peut à la fin accrocher un tableau au mur.

Quant au « brigades rouges » du concept, il serait facile de s’opposer, de résister comme par réflexe à leur discours et à leurs productions ou plutôt leur presque absence de production.

D’une certaine manière nous n’aimons jamais être forcé en quelque façon que cela soit d’admirer, et surtout pas une « œuvre d’art » Là ou le progrès retrouve à mon sens sa puissance, le progrès vue par l’angle « conceptuel » c’est qu’il n’a pas besoin de l’admiration du public. Il a juste besoin de mécènes, d’une élite qui étonnamment appartiennent à la frange hyper conservatrice de la société, appelons la libérale, capitaliste, peu importe.

Lorsqu’on tombe sur un tel paradoxe on peut être saisi de vertige et se dire que finalement cette opposition entre conservatisme et progrès n’est encore rien d’autre qu’une tarte à la crème. Un serpent qui se mord la queue en se chauffant la couenne sur une pierre l’été.

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