Voir la situation

Tant que tu es dans une situation, dans un tableau, tu ne les vois pas. Seulement un aperçu partiel. La vision n’advient que lorsque la situation, le tableau sont achevés.

C’est pourquoi la plupart du temps nous sommes aveugles, nous imaginons la réalité à grands renforts de clichés, de poncifs, de mots d’ordre que nous fabriquons nous mêmes, sans relâche pour nous orienter tout en tâtonnant tel des infirmes avec leurs cannes blanches.

Pour bien voir il faudrait fermer les yeux à tout ce que nous croyons et qui ne sert qu’à nous rassurer par l’entremise confortable du déjà vu, du déjà vécu, du pensé mâché et remâché.

La réalité sitôt qu’elle surgit est comme une décharge électrique devant laquelle nous bavons des gestes, des mots, des pensées tel le fameux chien de Pavlov.

Face à cette réalité nous sommes des chiens, des animaux. Nous ne pouvons qu’imaginer le règne auquel nous appartenons, microbe, insecte ou grands sauriens, proie ou prédateurs, cela n’y changera pas grand chose au final.

Dans l’immanence générale du monde nous sommes à la fois les prédateurs et les proies de nos visions.

Pour voir alors il faudrait revenir à la naïveté, à la grande et profonde sagesse de la naïveté. Ce que l’on nomme naïveté c’est tout ce qui n’appartient pas à la manipulation permanente des pensées, des concepts qui, la plupart du temps même si nous les faisons nôtres ne nous appartiennent pas.

Avoir une idée est déjà une chose extraordinaire. Je veux dire une idée véritable, une idée « neuve ». Avoir une idée en peinture cela ne peut se faire à la légère sinon en totale ignorance. C’est là où la naïveté démontrera toujours à mon avis sa force sur tout savoir.

Revenir au bout d’une chaine d’actes, d’un constat d’impuissance vers elle est toujours salutaire.

La naïveté, c’est l’Eden perdu du ciboulot toujours accessible même après une vie d’errances.

Il n’est évidemment pas question de nostalgie dans mon propos. Ce que j’appelle Eden n’appartient jamais au passé, mais au présent.

C’est dans ce moment présent, lorsque je décide de voir en fermant les yeux, en abandonnant tout ce que je crois voir et être, que tout à coup l’herbe et le nuage reprennent leur dialogue. Où plutôt que je pénètre immédiatement dans leur discours y ayant accès de nouveau.

Ces derniers jours je traverse ce constat d’impuissance directement issu des buts que je m’étais fixé en peinture.

Bien que je m’en défende ( d’ailleurs s’en défendre n’est ce pas déjà le reconnaitre) je désirais l’exceptionnel. Une sorte d’Eldorado qui aurait d’un coup justifié toutes mes années de pauvreté, d’atermoiements, mes traversées du désert et mes petites glorioles à deux sous, toutes ces humiliations, ces renoncements, en un mot cet investissement personnel et familial dans la peinture.

Je ne rêvais pas d’être exposé dans des salons ou des galeries renommées. Non.

Je rêvais de l’Œuvre. Comme Zola parle de son bon ami Cézanne en s’en moquant un peu.

Sauf que derrière ma propre dérision, ma propre moquerie il y avait un fond de sérieux tout de même.

Parvenir à l’œuvre pour quoi donc finalement ?

Pour racheter mes fautes, mes péchés ? et ainsi devenir un pur produit de cette ambiance judéo chrétienne qui nous pollue l’esprit depuis 2000 ans ?

Pour me prouver à moi-même que je ne suis pas si désolant que je l’aurais cru jusque ici ?

Pour me découvrir autre dans le regard de l’autre ?

Dans le fond je ne le sais même plus.

Le terme d' »œuvre » flotte comme un ballon rouge dans un ciel au couchant du coté de Beijing et me rappelle des images anciennes d’enfant. Une ancienne et chaleureuse naïveté.

Un ballon lâché par une main d’enfant juste « pour voir ».

Parallèlement à toutes ces billevesées la vie continue et j’avais une commande à honorer que je n’arrivais pas à me résoudre à réaliser.

Peux tu me faire un tableau sur la mer ?

Je n’ai pas beaucoup peint la mer dans mon parcours de peintre je l’avoue. La mer s’associe à l’amer que représente la mère et du coup je l’avais mise de coté. J’habite ma planète peinture et je connais l’Océan, la Méditerranée des Grecs anciens, mais la mer, ça n’existe pas.

Du coup énervement, regrets déjà d’avoir dit oui, aculé au mur, je m’y suis mis avec tout de même quelque chose de plus qu’un effort.

J’ai décidé d’avoir recours à la naïveté. De m’enfoncer tout entier dans la candeur, celle que je n’ose pas souvent regarder en moi justement.

Il en résulte une vague, traitée à l’acrylique. Naïve certainement dans son rendu me dis je aussitôt achevée.

Et cependant elle veut certainement dire quelque chose cette vague au delà du tableau lui-même, au delà d’une simple réponse à une commande.

Peut-être que dans quelques jours, quelques mois, je comprendrais mieux ce qu’elle veut dire. Je verrai.

En attendant je suis en train de me dire que je ne sais pas ce que je vais bien pouvoir peindre aujourd’hui qui ne serait pas totalement vain.

Peut-être une autre vague alors ? Peut-être s’approcher un peu plus de la mer ? La recréer dans mon univers … Pourquoi pas désormais que je suis parvenu à m’extraire de tous mes anciens buts.

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