Il en faut peu pour être heureux

L’envie est une chose, le besoin une autre. Et puis il se surprit à fredonner la chanson de Baloo, dans le film qu’il avait vu autrefois accompagné de son père. « Il en faut peu pour être heureux ». Il ne se souvenait que de cette phrase du reste, la suite de la chanson avait été gommée par l’oubli.

C’était jour de marché à Château Rouge et malgré la grisaille de cette journée d’octobre, tout n’était que couleur. La grisaille saturait les rouges et les jaunes des robes portées avec une nonchalance formidable par les Zaïroises du quartier. La tomate et le piment s’épousaient avec passion sur les étalages des marchands, de temps en temps le bleu délavé d’un jean ou d’un chemise de coton équilibrait l’orange. Derrière le rideau de la pluie fine le marché tout entier se figeait comme une toile de maître accrochée à la rétine.

C’est vrai qu’il en faut peu pour être heureux se disait il. Il se répétait cette phrase comme un mantra depuis que quelques jours auparavant il avait découvert un billet de 50 francs au fond de la poche d’un pantalon.

50 francs, une fortune soudaine qui avait balayé d’un seul coup les pensées maussades qui le tenaillaient depuis des jours.

Un petit job minable d’enquêteur lui permettait à peine de payer le loyer de la chambre d’hôtel et de se nourrir à sa faim. Il lui arrivait même désormais de se rendre dans les rues alentour la nuit pour récupérer les mégots et ainsi remplir sa blague à tabac.

Mais en vérité en effectuant le décompte de ses envies et de ses besoins que restait il vraiment ?

La liberté était sa priorité. Etre tranquille pour écrire et peindre. Se rendre à la bibliothèque pour lire autant qu’il le pouvait. Café, tabac, un repas correct par jour.

Le reste n’avait pas vraiment d’utilité à ses yeux désormais il s’en rendait compte chaque jour de plus en plus.

Et aujourd’hui il avait 50 francs en poche et pouvait se rendre au marché de bonne heure, être client comme tout à chacun de ces gens qu’il voyait s’agiter sur la toile qu’il créait, ici à Château Rouge. Il n’aurait pas à attendre la fin du spectacle et aller fouiller les cagettes. Il n’aurait pas à subir cette perpétuelle honte ni cette colère de se percevoir à ces moments là comme le pauvre type qu’il était.

Il lui faudrait encore des mois pour dépasser cette honte et cette colère. Accepter. C’était le plus dur.

Etrangement plus il se mettait à voir ce qu’il nommait la vérité en face, plus ses textes lui semblaient tarabiscotés, plus ses peintures étaient boueuses.

Ce constat le minait. Ainsi il avait donc tout sacrifié pour en arriver là ? tout cet investissement ? tous ces renoncements ?

Il réfléchit encore sur l’apparition miraculeuse de ce billet en chantonnant la chanson de Baloo.

Puis il s’arreta.

Dans le fond la vie ne lui donnait que ce qu’il lui demandait. Ce billet de 50 francs illustrait parfaitement cela. Cela lui permettrait de survivre quelques jours, guère plus. Cela ne le sauverait pas.

Pourtant il s’en réjouissait comme un gamin. Avec la naïveté d’un gamin de trente ans. Proche de l’idiotie finalement.

Il en faut peu pour être heureux. Mais avait il besoin d’être heureux, c’était cette question qu’il se posait en remontant l’escalier crasseux qui menait à sa chambre.

Il déposa son sac et sans perdre un seul instant, il s’assit à sa table pour écrire. Ecrire lui permettait de vivre un miracle intime et rassurant. Une illusion d’être en vie quelque part entre les lignes, silencieusement fixe et mobile, vivant et mort en même temps.

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