La grisaille en peinture

Vouloir échapper à la catastrophe ne l’annule pas. En peinture elle arrive tous les jours dans mon atelier, sur les toiles de mes élèves comme sur les miennes. A la réflexion c’est même lorsqu’on veut l’éviter qu’elle surgit.

La peur de la catastrophe semble ainsi dissimuler le désir qu’elle surgisse.

Au début tu seras probablement ébranlé par son arrivée, tu ne la comprendras pas. Et évidemment tu subiras ce que l’on appelle l’échec, la défaite, autant d’appellations que tu te dépêcheras d’énoncer pour tenter de circonscrire l’évènement. Une plainte.

Bien qu’elle surgisse perpétuellement dans nos vies, il est étonnant que nous ne nous y préparions pas mieux que ça. A chaque fois nous rejouons le même rôle, celui de victime sur la scène de théâtre que nous l’aidons à construire invariablement.

Qu’est ce que la catastrophe en peinture ? C’est souvent l’apparition de la grisaille. Ainsi qu’en parle Paul Cézanne, lorsque les plans tombent les uns sur les autres, que la profondeur ne vient pas, que la couleur ne monte pas. Quant on se trouve confronté à la boue que le mélange des couleurs fait naître à la surface du tableau.

Et pourtant cette catastrophe, cette grisaille devrait être mieux accueillie car elle permet de se rendre compte d’un moment clef du processus.

Un moment différent cependant à chaque tableau qui ne peut être l’ingrédient d’une recette. On ne peut considérer la grisaille comme quelque chose qui se tient à notre disposition. Il nous faut la subir comme on subit un accident. Dans l’immédiateté, dans l’émotion qu’elle provoque. De plein fouet.

Si on commençait à la modéliser nul doute qu’elle ne se tiendrait plus là en tant que catastrophe, en tant que grisaille féconde, mais comme un objet inerte et stérile.

Car c’est bien là dans la grisaille, dans la qualité des gris qui apparaissent soudain sur la toile que le travail du peintre commence vraiment.

Comment faire surgir de la boue l’ombre et la lumière ? le contraste, la profondeur et surtout la couleur.

Au début à chaque fois que je voyais mes toiles sombrer dans cette grisaille, mes pensées s’infléchissaient vers un étrange néant. Tout mon savoir faire ne valait absolument plus rien. Un anéantissement presque total, comme si les gris avaient pénétré ma cervelle par l’entremise de l’œil pour me coloniser, m’envahir en me dépouillant de tout ce que j’avais pu croire être.

Les gris me rendaient gris moi aussi et souvent je me suis demandé si je n’avais pas un problème oculaire à ces moments là.

Et puis à force de répétition, à force de fréquenter la catastrophe je ne dirais pas que je m’y suis habitué. Non.

Je sais seulement qu’elle est le signe important à ne pas rater dans l’élaboration d’un tableau. Qu’il ne faut pas passer à coté. Ne pas l’ignorer.

Au contraire lorsque ma toile est ainsi envahie par le gris, par cette sensation de saleté qu’impose immédiatement ce gris, je pose mon pinceau et je laisse la toile sécher. Parfois durant plusieurs jours, parfois des mois.

Le temps, l’attente appartient comme un écho à cette catastrophe et il me faut le traverser jusqu’à ce qu’il s’atténue et finisse par disparaitre.

Alors la toile m’est inconnue. La toile est débarrassée de cette partie de moi qui voulait quelque chose, qui imposait quelque chose à la peinture. D’une obstination, d’une habitude, d’un confort.

Le temps et la grisaille deviennent des compagnons de route et, par l’intermédiaire de la toile qui forme un miroir à la surface duquel je ne dois plus rien voir de déjà vu, déjà jugé, déjà nommé, ils me proposent de saisir ce que Deleuze appelle un diagramme.

Ce diagramme est toujours plus ou moins le même invariablement. En apparence on pourrait le confondre avec l’écriture d’un peintre, son style, sa manière. Mais ce ne sont que les éléments visibles d’un événement découlant silencieusement de la grisaille.

On pourrait alors parler d’une « idée » se dissimulant au sein même de la grisaille que l’on sent plus que l’on ne peut décrire.

A ce moment là il ne faut pas avoir peur de suivre cette idée pour extirper peu à peu de toute la boue le gris coloré, le gris salvateur de la toile qui fera basculer la toile sur elle même comme la porte de la caverne d’Ali Baba.

On pourrait dire que la fréquence d’un gris est semblable à un sésame.

C’est à partir de cette fréquence particulière que le tableau devient audible ou visible. C’est à partir de cet instant que la musique et la peinture ne font plus qu’un car pour ce que l’on en perçoit dans l’univers sensible, nous savons que derrière se tient l’Idée. Intuitivement, sans avoir besoin de la conceptualiser.

Le peintre atteint l’idée de son tableau par la gamme des gris colorés.

Et l’on comprend alors la phrase de Paul Klee où il déclare que le gris est un point qui doit sauter par dessus lui-même.

Le terme de « devoir » n’est pas anodin. Il en va de la survie du tableau, comme de l’univers tout entier.

Ce point gris est un point placé dans le chaos que le peintre doit dépasser sous peine d’accroitre ce chaos, d’en être submergé comme l’univers tout entier.

Nous touchons là, dans ce point au milieu de tous les gris qui doit s’auto dépasser si je puis dire, nous touchons là à quelque chose qui a la teneur du mystère, du mystique. C’est probablement pour cette raison qu’une aura trouble et séduisante entoure les personnages d’artistes comme Van Gogh, Giacometti, Dali et tant d’autres.

Car, à la surface de leur toiles nous pouvons assister à une réalité qui se tient au delà de la notre et qu’ils ne cessent de peindre. La beauté est cette magnifique acrobatie, ce tour qui pour chacun tient du miracle et de la magie. L’artiste a traversé la boue pour aller cueillir le lotus que nous n’y voyions pas.

Un commentaire sur “La grisaille en peinture

  1. La force du gris … en ayant entendu Gilles Deleuze hier au soir, il m’est plus facile de suivre le courant, le fil proposer par la catastrophe qui même parfois est décrite comme existant avant l’acte de peindre.

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