L’agitation et l’efficacité

Hier c’était dimanche et j’ai commencé à créer les prémisses d’une méthode. J’étais très excité parce qu’ en même temps que je cherchais à classer mes idées je découvrais des pans entiers d’autres idées qui découlaient des premières. Je ne sais pas si tu as déjà construit un projet, si tu as déjà fait ce genre de truc ; noter tout un tas d’idées autour d’un mot clef et ensuite classer ces idées selon un ordre.

En fait il ne s’agit pas d’une ordre chronologique, pas non plus un ordre d’importance. Non

C’est plutôt un ordre analogique. Parce que je possède cet manière de voir les choses. J’ai un esprit analogique. Pour moi il n’y a pas de frontière entre les activités humaines quoiqu’elles soient. Un plombier peut m’en apprendre sur la mécanique des fluides, un jardinier peut m’en apprendre sur la méditation, un musicien sur la peinture. Tu es peut-être comme moi et si c’est le cas tu sais que ce n’est pas la manière de réfléchir adoptée par la plupart des gens. Cela te projette dans la marge, dans la solitude.

J’ai mis un moment à comprendre ce phénomène. Au tout début à l’école je me trouvais souvent très nul de ne pas pouvoir voir les choses de la même façon que les autres. La même façon qui était requise par la maitresse ou le maitre. Il en a résulté beaucoup de difficultés évidemment mais jamais personne ne s’est vraiment penché sur ma façon de réfléchir.

On me disait que j’étais bizarre, que j’avais de l’imagination, que j’étais fêlé, et même que j’étais complètement idiot. Et bien sur puisque tout ça venait des adultes, de personnes dites de confiance, je n’ai jamais pu les contrer de plein fouet, je n’ai jamais trouvé à l’époque les arguments pour les contredire.

J’ai suivi mon bonhomme de chemin. Cependant j’ai toujours bénéficié d’une force sans que je ne le comprenne non plus vraiment. Cette force c’est ma capacité d’inertie.

Tu me dis de faire un truc, je ne m’y oppose pas frontalement, je te dis ok.

comme ça tu ne m’embetes pas. Tu crois que c’est bouclé.

Ensuite le temps joue en ma faveur.

Une semaine passe, deux semaines, trois… parfois bien plus et je n’ai toujours pas fait ce qui est demandé.

De temps en temps je reçois une relance, un rappel à l’ordre et là aussi je dis : bien sur, mais oui, tout à fait, ok.

Mais ça nourrit encore plus mon inertie.

Je crois que ça vient de tellement loin cette trouvaille de l’inertie. Depuis que mon père me demandait de rentrer les steres de bois de chauffage en même temps que de repeindre le poulailler et de copier 100 fois je suis un imbécile.

C’est à dire qu’il me demandait de faire tellement de choses simultanément et que cela me prenait tellement de temps et d’énergie qu’il fallait bien que j’invente une parade.

Du coup je m’asseyais sur le tas de bois et j’attendais que ça passe. J’étais capable de recevoir des dérouillées formidables qui me laissaient au bord parfois de l’évanouissement. Mais je ne levais pas le petit doigt pour faire les taches demandées.

Je disais oui papa je vais le faire.

Et les jours filaient. Mon père était voyageur de commerce et il ne rentrait que le week end. J’avais effectué un ratio dans ma tête d’enfant entre le nombre de jours où je pouvais gober les mouches et les deux jours où je prenais des raclées à répétition.

Pour moi c’était clair ça valait le coup.

Ensuite j’observais le monde. Quand je dis « gober les mouches » c’était exactement ça observer le monde.

Je regardais sans comprendre toute cette agitation du monde, ses cris, ses pleurs, ses larmes, ses joies et ses peines et dans ma petite caboche j’avais la sensation d’assister à un spectacle de guignol.

Je connaissais guignol depuis que ma grand mère m’avait emmené au Jardin du Luxembourg pour voir un spectacle pour enfant. J’avais reçu un véritable choc à l’époque et en regardant les autres enfants assis autour de moi je ne comprenais pas ce qui les faisait rire. En ce qui me concernait le spectacle que je voyais c’était celui que je voyais tous les jours dans ma campagne bourbonnaise. Toutes les personnes autour de moi étaient des personnages du théâtre de guignol. Et si ça se trouve mais je n’ai pas vraiment eu de confirmation, j’étais moi même Guignol en mon for intérieur.

Sauf que moi, je ne m’agitais pas. Je refusais carrément de m’agiter. J’étais contre cette forme de faiblesse qui consiste à suivre ses sensations, ses pulsions, et à dire et faire quasi n’importe quoi.

donc je me taisais et j’observais et déjà à l’époque je classais les événements, les idées par analogies.

J’ai développé des capacités d’observation exceptionnelles dans pas mal de domaines. J’aurais pu être acteur, imitateur, et je ne sais quoi d’autre encore si j’avais voulu en tirer partie pour gagner ma vie.

Mais ça ne m’intéressait pas d’exploiter mes dons ainsi. De faire de l’argent avec je veux dire. J’avais un tel dégout pour l’argent qui me venait du fait que j’imaginais qu’il était la cause principale de toute l’agitation autour de moi.

Je détestais l’idée d’argent. D’ailleurs je volais. Je préférais mille fois voler que d’avoir à payer des objets, des bonbons en donnant de l’argent. Voler les objets me les rendait purs.

Ils n’étaient pas souillés par une transaction financière. En plus débarrassés de tout effort pour les obtenir je ne me mêlais pas de m’y attacher trop longtemps.

A la maison je crois que tout tournait autour de l’argent. La plupart des disputes tournait autour de l’argent. Et je crois même que ma mère, avait épousé mon père parce qu’elle devinait qu’il était capable de « faire de l’argent ». Il était plus sécurisant pour elle que n’importe qui d’autre qu’elle eut pu aimer d’amour désintéressé. Je ne lui jette pas la pierre, c’est son histoire personnelle qui l’avait entrainée à effectuer ce choix.

Et mon père devait le savoir quelque part certainement. Il était d’une jalousie incroyable et lui demandait de rendre compte de tous ses déplacements et de ses faits et gestes lors de ses absences hebdomadaires.

Lui d’ailleurs ne se gênait pas pour aller voir ailleurs comme on dit. Il y avait des tempêtes autour d’un col blanc taché de rouge à lèvres assez régulièrement.

Tout cela pour moi n’était que terreur et effroi. L’insensé à l’état brut. Agitation vaine.

Et pourtant je devais adopter moi aussi par mimétisme certainement ce système de l’agitation plus ou moins. Mais comme je ne pouvais le faire réellement, je le faisais dans ma caboche en ne cessant de sauter du coq à l’âne perpétuellement.

Je me souviens encore de l’étonnement des amis de la famille que nous recevions à diner lorsqu’ils m’adressaient la parole, engageaient la conversation avec moi. J’étais capable de déployer en un clin d’œil quelques phrases comme tout le monde, je veux dire qui ressemblaient en tout point à une conversation normale, et puis tout à coup je sautais sur une idée saugrenue qui me traversait et je la disais à haute voix. Une idée qui n’avait absolument rien à voir en apparence avec ce que j’avais dit auparavant.

Genre : »oui hier nous avons étudié la chanson de Pierre et le loup et j’ai adoré reconnaitre le personnage que représente chaque instrument. Mets tu ton argent dans tes poches ou dans un porte monnaie ? » Alors je voyais le regard de la personne à qui je m’adressais dériver du mien pour y revenir avec une lueur d’interrogation, ce genre de curiosité quand on observe une espèce inconnue d’insecte ou de plante.

Je pouvais donc m’engouffrer dans l’agitation commune par réflexe tout en maintenant une position redoutable d’observateur. Ce regard était doté d’une efficacité remarquable. Je pouvais détecter le moindre mouvement corporel, tressaillement d’un nerf ou d’un muscle sous l’épiderme qui m’en disait bien plus long sur l’état interne d’une personne que tout ce qu’elle pouvait me raconter oralement.

Je crois que je me suis inventé un ami imaginaire à ce moment là. Une sorte de double à qui je conférais ce rôle d’observateur efficace tout en pouvant conserver ainsi ma présence au sein de l’agitation générale.

Agitation et efficacité sont des complémentarités désormais car dans le fond je ne pense pas avoir vraiment changé. J’ai juste appris un peu plus ce qui me constituait.

Je veux dire qu’il n’y a pas cette peur, cette angoisse qui me venait et qui transformait cet ami imaginaire en personnage fourbe et toxique de ma vie.

Il n’y a plus d’antagonisme vraiment mais une sorte de collaboration de l’agitation et de l’efficacité. Cependant bien séparées bien scindées, les psychologues appelleraient ça « clivées ».

Mais ce serait évidemment exagéré de considérer cette particularité comme un dérèglement psychologique. D’abord parce qu’avec le temps j’en suis devenu de plus en plus conscient, et ensuite parce qu’il ne s’agit encore que de mots, de symboles posés sur un phénomène que l’on considère non ordinaire.

En ce qui me concerne l’infra ordinaire m’a toujours bien plus passionné que ce que l’on appelle l’extraordinaire. L’extraordinaire est une matière à penser le moment présent pour la plupart des personnes. C’est transformer la Présence en moignon.

Les journalistes ne vivent que de ça, monter des événements en épingle pour occuper l’esprit des lecteurs et leur faire croire que par la « nouvelle » ils deviennent présents au monde qui les entoure.

En ce sens le journaliste porte mal son nom car il ne parle pas de ce qui constitue pour moi la journée.

Ce sont toutes ces petites choses que l’on a tout le temps sous le nez et qu’on ne voit pas, qui deviennent quasiment invisibles à force d’être vues, présentées et représentées.

Un peu comme la lettre que l’on oublie lorsqu’on lit. On ne s’arrête pas sur les caractères d’imprimerie d’un texte pas plus qu’on ne s’arrête sur les mots usuels vraiment. Nous les avons appris péniblement parfois à seule fin de les oublier par la suite. N’est ce pas étrange ?

Comment faire la part des choses comment comprendre que l’agitation et l’efficacité marchent main dans la main. Que ces deux mots ne sont que les deux opposés d’une polarité qui est d’être présent au monde;

Etre agité c’est ne penser qu’à une seule chose dans le fond que l’on n’arrive pas à identifier. Dont on est plus ou moins le jouet l’esclave et qui fait faire n’importe quoi parfois.

Etre efficace c’est découvrir dans cette agitation ce qui la provoque et la meut pour enfin remettre un peu d’ordre dans la confusion qu’elle laisse derrière elle.

C’est pour moi la meilleure définition que j’ai trouvé de l’efficacité.

Elle ne concerne peut-être que moi. Elle me permet de mieux comprendre le monde, de comprendre mon inertie à certains de ses appels, elle me permet d’écrire et de partager mes trouvailles. Elle me permet de vivre tout simplement.

A la fin de mon texte je veux rendre hommage à Amin Malouf pour son livre formidable sur Mani, qui était un peintre, philosophe et médecin oriental du III ème siècle.

L’action se déroule au iiie siècle après Jésus-Christ dans l’empire perse sous domination sassanide. Le fil rouge du roman se construit autour du prophète Mani, fondateur de la religion du manichéisme. Le lecteur en apprend tout d’abord plus sur les racines du prédicateur, en particulier sur la communauté elkasaïte dans laquelle il évolua jusqu’à l’âge adulte. La communauté des « vêtements blancs », comme elle est nommée dans le roman, en référence aux habits incolores qu’avaient l’habitude des porter ces groupes de croyants, est dépeinte comme un groupe à la philosophie très exigeante pour les fidèles qui se doivent d’abandonner tout plaisir terrestre pour vivre au sein de la communauté.

Nous suivons l’évolution du héros principal au sein de cet univers, souvent choqué par les injustices que subissent les fidèles qui s’égarent des prescriptions du « père » de la communauté. Le héros trouve un ami en Melchios, un fidèle de la communauté qui s’égare souvent par ses actes de la foi prônée. Après plusieurs années de patience et l’expulsion de son unique ami de la secte, le futur prophète choisi de quitter la communauté pour apporter son « message de vérité » au peuple suite à une révélation de son jumeau divin l’encourageant à le faire.

Mani entreprend donc son voyage et répand sa foi nouvelle, qui refuse de déclarer comme fausses les autres religions de l’empire, que ce soit le christianisme, le judaïsme ou le zoroastrisme, religion dominante d’alors. Selon lui, chaque religion permet de se rapprocher de dieu et l’objectif de chaque homme est de trouver la « lumière en lui » qui lui permette de dominer ses « ténèbres intérieures ». La foi syncrétique qu’il propage lui vaudra beaucoup d’ennemis, dont notamment le mage zoroastrien Kirdir qui voit en lui une menace pour la « vraie religion », c’est-à-dire pour le zoroastrisme.

Peu à peu, Mani gagnera la confiance des souverains sassanides qui lui donneront leur protection afin de lui permettre de répandre son message à travers l’empire, allant même jusqu’à avoir un accès privilégié au roi Shapur Ier. Possédant une influence certaine sur le roi, le mystique tombera pourtant en disgrâce lorsqu’il refusera de soutenir la guerre contre les romains, la guerre allant à l’encontre du message qu’il propageait.

Son rival Kirdir fera alors de son mieux pour le neutraliser, ce qui sera le cas peu après la mort du roi Shapur Ier, protecteur de Mani. Son fils cadet, Hormizid Ier, succède à son père et compte propager le message manichéen à travers l’empire, convaincu par le héros principal. Hormizid est pourtant empoisonné par Kirdir, lors d’une cérémonie religieuse permettant l’accession au trône perse. Son frère qui lui succède, Varham Ier, ne tardera pas, sous l’influence du mage zoroastrien, à confondre Mani et à le condamner à mort.

Possible que cette référence au manichéisme arrive un peu comme un cheveu sur la soupe. Mais c’est aussi une chose que j’ai apprise de faire confiance à ce qui surgit dans ma pensée soudain comme insolite et l’accueillir sans jugement, comme de le restituer.

Ainsi que je le dis sur la page d’accueil de mon site je ne me considère pas détenteur de savoir, propriétaire. Je suis juste un passage, un tuyau… J’ai mis longtemps à l’accepter mais c’est ainsi.

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