N’importe quoi enfin dévoilé

En revenant hier soir, aucun soucis. A peine un petit crachin sur la vitre du pare-brise et le couinement bucolique de l’essuie glace unique de la Twingo. Même la ventilation fonctionnait et chassait la buée. A 21h, personne sur l’autoroute à part un ou deux gros camions de temps en temps. Je rentrais enfin à la maison après une journée bien chargée.

Dans ces moments là j’aime bien récapituler tous les événements vécus dans celle-ci. Je ne mets pas de musique, pas d’information, pas de podcast, rien du tout. Le couinement de l’essuie-glace qui va et vient et le bruit du moteur me suffisent.

Deux fois dans cette journée je me suis retrouvé confronté à l’expression  » c’est n’importe quoi ».

Ah je ne vous ai pas dit, je suis prof de dessin et de peinture. Je travaille chez moi et à l’extérieur dans plusieurs MJC. J’ai de tout. Des enfants, des adolescents, de jeunes adultes et des moins jeunes. J’adore mon métier. Même si je pouvais vivre uniquement de la vente de mes œuvres, je continuerais toujours à enseigner. C’est un plaisir, et aussi une sorte d’hygiène.

Je ne me vois pas créer du matin au soir et parfois la nuit sans jamais rencontrer âme qui vive. Je deviendrais dingo. Je l’ai déjà été dans ma jeunesse, je connais très bien cela.

Aujourd’hui je crois que j’ai réussi à trouver un équilibre entre la création, la marche, la sieste et l’enseignement. Ma journée est composée de cette manière 80% de choses qui m’apportent de la plus value, des choses « rentables » ou qui me procurent du plaisir.

Le reste, l’inutile, le fatiguant, le pesant, le lourd, ce qui n’apporte que des soucis j’essaye au maximum de l’automatiser, ou de le déléguer à un tiers. L’administratif par exemple j’ai un mal de chien à m’y coller alors j’ai pris un cabinet d’experts comptables pour me décharger de toutes ces tâches qui, pour moi, sont totalement dépourvues d’intérêt.

Cet équilibre n’est pas venu comme ça. Il m’a fallu batailler beaucoup avec ma nature. Cette tendance à la dispersion je lui laisse reprendre le pas malgré tout de temps en temps.

De temps en temps il m’arrive de faire moi aussi « n’importe quoi ». Mais je n’attribue pas à cette expression la même définition que « tout le monde ». J’ai ma propre définition du « n’importe quoi ». Peaufinée avec les années à force de le côtoyer certainement.

Le malaise que le n’importe quoi présente à la plupart d’entre nous, je l’ai dépassé, je suis allé regarder au delà de la frontière comme un gamin va regarder sous les jupes des filles par curiosité. Et là j’ai trouvé de nombreux trésors.

Donc ce matin, une élève me dit qu’elle a réalisé chez elle plusieurs aquarelles qu’elle désire me présenter.

Nous les posons sur la table et je regarde. Deux abstractions et une figurative.

Laquelle te pose le plus de soucis je demande.

La jaune, je ne m’en sors pas, je ne sais pas où je vais, c’est du « n’importe quoi ».

Bon.

C’est celle que je préfère des trois je lui dit.

Silence, étonnement…

Et oui j’ajoute, elle n’est à mon avis pas encore terminée, peut-être que quelques lavis supplémentaires, un peu plus de contraste, de profondeur en précisant les plans , tout cela est encore à creuser. Mais c’est celle qui a pour moi le plus grand potentiel.

Elle a suivi mes conseils et effectivement il en est sorti quelque chose qu’elle a enfin pu apprécier.

N’importe quoi et quelque chose…

C’est toujours parce qu’il y a quelque chose que l’on n’atteint pas qu’on fait intervenir le n’importe quoi. Le n’importe quoi est une sorte de garde, une sentinelle de quelque chose que nous n’arrivons pas à définir.

Le soir cours d’adulte, autre lieu autre structures, autres têtes , mais retour du n’importe quoi.

J’avais donné un processus de travail pour peindre à l’acrylique en noir et blanc. On commence par un lavis léger pour remplir un fond, puis on ajoute 3 formes de tailles différentes et de valeur différente sur la feuille toujours en dilution, c’est à dire sans mettre de blanc, en n’utilisant que le noir.

Ensuite on peut commencer à effectuer des mélanges, ajouter du blanc dans les valeurs précédentes sur la palette afin de confectionner les fameux « gris » chers à tous les peintres sérieux.

Ensuite on pose des lignes qui traversent de part en part la feuille, les lignes noires. Une épaisse, une moyenne, et une ou plusieurs fines.

Et c’est à partir de là, à partir d’un certain désordre si je peux dire que l’on peut prendre du recul, quelques pas en arrière, pour regarder la peinture dans tous les sens et voir comment elle se présente de la façon la plus intéressante pour la personne qui la peint.

C’est n’importe quoi me dit A. alors qu’il a encore le nez sur sa peinture.

Je prends donc la peinture en question et la pose sur le linteau de la cheminée . Je demande à A de se lever et de m’accompagner, nous effectuons quelques pas pour prendre ce fameux recul.

Et là tout le groupe dit : oh c’est chouette !

Je tourne la feuille dans tous les sens pour la présenter autrement

Oh c’est toujours chouette ! dit le groupe

A. cependant reste ferme, oh non pour moi c’est n’importe quoi.

A. vient tout juste d’arriver en retraite et il est venu me trouver pour me dire que sa passion était le dessin. Il n’a jamais fait de peinture. Je pourrais définir sa motivation par acquérir de l’habileté en dessin et occuper son temps.

Le fait qu’il rejette ainsi son travail malgré l’ovation générale que le groupe vient de lui offrir me fait tiquer.

Mais qu’est ce que ça veut dire « n’importe quoi » , je demande

ça ne représente rien me répond A.

L’exercice ne consiste pas du tout à représenter quoi que ce soit. C’est la première séance de l’année en peinture et le but est de faire comprendre la notion de plan, de valeurs, de contraste à l’aide d’un processus simple que j’ai construit au fil du temps pour bien faire comprendre ces notions à mes élèves. Son avantage majeur est qu’il est rapide et efficace.

En une dizaine de minutes on peut comprendre grâce à l’acrylique noire et blanche tout ce qui prendrait parfois plusieurs mois, plusieurs années si je laissais les élèves reproduire des paysages, des natures mortes d’après photo ce que j’ai arrêté de faire dans mon parcours pédagogique.

Le résultat peut donc pour beaucoup de personnes qui pratiquent ce processus amener à ce qu’ils nomment « n’importe quoi ». Une action qui leur apparait sans intention, sans but et dans le domaine de la peinture : dépourvue de prime abord d’esthétique lorsqu’ils sont dans l’immédiateté de la réalisation.

C’est en se détachant de cet immédiateté, en effectuant quelques pas de recul, et aussi par le regard du groupe fédéré autour de ce fameux couple : n’importe quoi/quelque chose, que le regard alors peut changer. Que le n’importe quoi peut soudain être élevé au rang collectif du « quelque chose ».

Evidemment tout est encore une fois une question de regard, de point de vue. Mon regard n’est pas le même que celui des élèves débutants. Il me faut parfois très peu de choses dans un travail d’élève pour comprendre son potentiel. Parce que ma préoccupation depuis des années est de m’extraire du « cliché ». tout ce qui est déjà vu et revu n’arrête plus mon regard. Tout ce qui est insolite, étonnant, étrange, « non conforme » l’aimante.

Il y aurait beaucoup à dire aussi sur cette notion de regard collectif et individuel. Le fait d’utiliser l’expression n’importe quoi est semblable à une limite que l’on pose entre ce qui fait sens et ce qui n’en fait pas. Mais alors le sens est la plupart du temps vu sous l’aspect collectif par l’individu, au dépens du sens qu’il pourrait y trouver pour lui-même.

Le « n’importe quoi » est une sorte d’amputation d’un ressenti individuel qui se heurte à un ressenti « acceptable » collectivement.

Le « n’importe quoi » est à mon sens une source à laquelle on pourrait boire tout comme à celle de nos maladresses, pour retourner au pays de la spontanéité enfantine, dans ce pays ou le jugement n’avait que peu ou pas du tout d’importance pour soi. Où seul le plaisir de barbouiller nous procurait une joie intense.

Le n’importe quoi est en relation avec quelque chose tout au fond de nous et qui déclenche une nostalgie à voix haute comme une fuite vers le collectif, vers un consensus. C’est un appel au secours qui dirait : dites moi que je n’ai pas fait tout ça pour rien, ne me dites pas que je n’en sais pas plus sur moi adulte que je n’en savais enfant.

N’importe quoi est semblable à une statue posée dans notre atelier intérieur toujours recouverte d’un voile qu’on n’ose pas retirer pour en contempler la beauté. Parce que cette beauté nous pensons l’avoir rêvée, fantasmée et que nous avons peur en la découvrant par l’entremise de notre regard d’adulte qu’elle ne soit qu’un simple bloc de pierre sans âme.

Il n’en est rien, je peux vous l’assurer, car en la dévoilant, c’est nous même, ce que nous avons de plus précieux, qui se dévoile soudain. C’est comme le soleil qui fait d’abord cligner des yeux et puis que l’on apprend peu à peu à regarder en face jusqu’à atteindre l’aveuglement. Mais cet aveuglement ne porte que sur une illusion, et au fur et à mesure c’est lui qui apporte la vision la plus juste, la plus claire de qui nous sommes vraiment. Et bien sur cela ne regarde que nous, chacun de nous et nul autre. De plus on s’en fout d’être seul à voir car pour aller jusqu’au bout : c’est au fond de cette solitude seulement , que l’on rencontre justement tout à chacun.

Illustration Willem De Kooning Aschville 1949

3 commentaires sur “N’importe quoi enfin dévoilé

Ajouter un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :