L’école de l’attente

D’autres avaient pris la place près du poêle pour sommeiller paisiblement. Ils s’évadaient de l’ennui au travers de rêves qui, au réveil, le rendait encore plus douloureux. J’avais choisi ma place au premier rang dans cette classe, à l’école de l’attente.

Il ne s’agissait évidemment pas d’attendre quoi que ce soit, cela je l’ai compris tout de suite. Non, il fallait s’entrainer, s’endurcir à l’attente parce qu’elle se loge dans chacun d’entre nous et que la plupart du temps nous ne savons qu’en faire sauf lui attribuer des buts changeants.

La maîtresse femme qui nous faisait cours possédait tous les appâts nécessaires à la dispersion, et aussi une poigne de fer, étonnante en rapport à la douceur avec laquelle elle savait distiller en nous une chaleur quasi maternelle.

Nous la désirions autant que nous la détestions parce que c’est ainsi que se passent les choses dans l’attente.

La nuit au dortoir, nous échangions des propos graveleux au sujet d’assauts hypothétiques qu’aucuns d’entre nous n’aurait eu l’idée de transformer en actes.

La bougresse le savait pertinemment et en jouait avec adresse et savoir faire déployant des trésors d’artifices pour semer le désir dans nos cranes adolescents.

Elle avait connu des cohortes de jeunes gens et il lui suffisait d’un regard pour déterminer la nature des âmes qui se présentaient devant elles. Les vraies candeurs comme les fausses, elle les reconnaissait et savait attribuer à chacune, comme on rend la monnaie, le change exact.

Je restais des années assis au front de la classe. J’eus tout le temps nécessaire afin de l’observer, de saisir peu à peu toute l’habileté et la rouerie dont elle nous faisait montre.

Au plus malin elle se faisait un plaisir non dissimulé de les rendre bêtes et aux plus imbéciles d’entre nous elle leur suggérait un potentiel de clarté qu’il finissaient en général par adopter. Tout fonctionnait naturellement sur la croyance.

Il lui suffisait d’insuffler les outils élémentaires et nous nous mettions à l’œuvre d’échafauder des miroirs aux alouettes qu’elle retournait ensuite pour que nous nous y mirions en grimaçant.

Je n’ai jamais creusé les raisons pour lesquelles j’étais parvenu là. Dans cette école. Certainement pas des raisons pour me récompenser de quoi que ce soit. J’avais échoué lamentablement un peu partout dans les petites classes et avait fini par faire pratiquement n’importe quoi à la moindre occasion où il m’était enjoint de prouver ma valeur.

Cette affaire de valeur, j’avais beau m’y pencher, je n’y trouvais rien de vraiment palpitant. A vrai dire l’idée de valeur ne m’intéressait pas du tout. La hiérarchie des valeurs surtout.

Car du fond de cette matière, l’attente, que nous apprenions péniblement mes camarades et moi il semblait qu’une valeur pouvait bien en valoir une autre tant que nous n’avions aucun but.

Nous existions dans la boue crée par le peu d’intérêt que nous portions aux valeurs. Et chaque tentative pour tenter de nous en extraire semblait irrémédiablement liée à l’échec.

Nous ne vivions que dans la surface des choses. Le nez collé aux vitres de la classe. Au delà était flou, d’ailleurs il pleuvait souvent dans ce pays si je m’en souviens encore.

La nuit je rêvais de Madame Magdeleine, c’était son nom. Et cette étrange sonorité me l’avait rendue d’origine étrangère, peut-être même anglaise.

Je ne sais plus très bien les relations que j’entretenais à l’époque avec les langues vivantes mais si je me rappelle ma compréhension de l’anglais avait très mal commencé. J’imaginais que l’anglais n’était ni plus ni moins que du verlan, du français parlé à l’envers. Je m’y étais beaucoup entrainé suite à une amourette de ma petite enfance avec une autochtone d’Amérique. A l’époque j’ai fini par comprendre que ça ne servait à rien de s’exprime à l’envers pour se faire comprendre. Et que même à l’endroit il y avait très peu de chances d’être compris non plus.

Mais sans doute que le souvenir de cet échec cuisant joua un rôle important dans l’élaboration de la série de fantasme que je projetais sur Madame Magdeleine.

M’entretenir à l’envers avec elle n’était surement pas le moindre. Le but évidemment ayant changé entre temps car il ne s’agissait que de la faire rire pour voir se soulever et s’abaisser sa formidable poitrine et s’entrouvrir enfin son œil de velours sur un vaste horizon de jeux et de complicité dans la bonne humeur.

Mais un jour, contre toute attente, la lumière pénétra à flot dans la salle de classe. Il me semble que c’était à la mi avril, au printemps. Cette lumière était presque irréelle et en moi elle me rappelait le souvenir lointain d’un état extraordinaire où j’étais bien, merveilleusement bien. Sans attente.

Presque aussitôt que ce souvenir fut retrouvé je vis alors Madame Magdalena se désintégrer au beau milieu de l’estrade. Comme si la lumière était une sorte de bourrasque qui l’emportait. Sur l’estrade il ne restait plus rien qu’une dent en or ce qui était étonnant car on ne l’aurait jamais imaginée dotée d’implants cette brave femme.

Et c’est ainsi faute de professeur, de maitresse que l’école s’arrêta, j’en savais assez sur l’attente pour passer à autre chose. Je ne me rappelle plus quoi mais ça n’a vraiment pas une importance capitale ici.

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