L’expérience du peu

Des années après je ne trouve que la gratitude. Encore elle, toujours elle. Pourtant à l’époque dont je vais te parler j’étais à des années lumières d’imaginer que je pourrais un jour être en mesure de remercier quoi que ce soit. Et surtout pas moi-même.

Mon problème majeur était cette forme d’intelligence qui ne passe pas par la réflexion, par la pensée mais par la sensation, l’émotion, le cœur. Lorsque je me comparais à d’autres mon sentiment d’infériorité en matière de logique, de rationalité me sautait aux yeux presque immédiatement et je me sentais pauvre, tellement pauvre que je finissais irrémédiablement dans une sensation de misère.

Plutôt que de faire sagement l’inventaire de ce que je possédais, je ne cessais de souffrir du manque de ce qu’imaginais me manquer. Il me manquait alors quasiment tout et je sombrais régulièrement dans la sensiblerie autant que dans le misérabilisme.

Tu sais ce que c’est le misérabilisme ? C’est une sublimation à l’envers. Au lieu de t’élever par le sublime vers le haut, celui-ci t’invite à visiter les égouts, toute la tuyauterie de la désespérance.

De la sensiblerie ni plus ni moins que je devais au mensonge, aux mensonges que l’on s’invente quand on n’est pas sur de soi. Quand on se rend clairement compte que tout nous manque sans pouvoir poser le doigt dessus, sans pouvoir l’analyser calmement. On se ment à soi-même comme quelqu’un qui cherche à fuir un danger, à sauver sa peau en courant face à ce danger.

On se trompe soi-même, par négligence, par manque d’ordre et de clarté. Parce que la confusion est le meilleur refuge qu’on a trouvé pour se donner tort systématiquement comme ça on est tranquille. Personne ne nous blessera plus si on y va ainsi en tête de soi, en première ligne du « que dalle ».

Cette architecture mal fagotée du paraitre me mena de nombreuses fois vers le peu, le presque rien. A l’époque, je devais avoir une trentaine d’années, je vivais cela douloureusement tout en m’en délectant. Car dans le milieu d’où je viens tout le monde avait passé sa vie entière à fuir ce peu. Je veux dire à fuir la misère, le sensiblerie, la confusion, mes parents surtout et leurs parents, et les parents de leurs parents.

Ils avaient chacun de son coté et avec sa propre histoire tiré une conclusion définitive sur la confusion. Ils ne voulaient plus du tout en entendre parler. Aussi la mienne devait leur apparaitre comme un cheveu sur la soupe, un poil de cul sur une savonnette, ils ne savaient qu’en faire et ne désiraient surtout pas perdre leur temps à résoudre le problème. Ils grimaçaient malgré eux.

A la place j’avais eu droit à toute une jolie collection de conseils, caduques pour la plupart car après avoir tenté d’en exploité quelques uns je me suis vite rendu compte de leur anachronisme vis à vis du monde dans lequel nous vivions désormais.

Du style, « rentre dans une boite fais ton trou et à force de travail et d’application le patron finira bien par te proposer une promotion. » Tu vois le genre. Des conseils farfelus après le premier choc pétrolier de 74 et encore pire au second.

En fait le monde qui s’ouvrait devant mes yeux n’avaient plus grand chose à voir avec le leur. Sauf peut-être qu’ils avaient connu le peu, le presque rien, la misère. Le seul lieu commun qui pouvait sans doute nous réunir malgré tout ce qu’ils en disaient.

Lorsque je mis en tête de devenir écrivain, un jour maussade de septembre ce n’était que poussé par ce manque, par cette immense confusion que j’éprouvais d’être au monde, un monde qui n’avait pas grand chose à voir avec celui qui m’avait été présenté.

Je croyais aux contes et légendes, j’y ai cru durant des années. Il se pourrait même que certains jours je sois victime de rechute et que j’aperçoive un lutin, un elfe ou une fée cachés dans les ombres de mes tableaux.

C’est tellement rafraichissant de retrouver l’enfance, la naïveté, le possible comme le souvenir de l’avenir.

A vrai dire à la trentaine je me réfugiais encore beaucoup dans les contes et légendes quand j’y repense. Devenir écrivain c’était emprunter le rôle du petit Poucet qui prend la précaution de semer des cailloux dans la foret car il sait qu’il risque l’égarement.

L’écriture était cette foret, cet égarement dans lesquels j’allais pénétrer sans le savoir. J’avais juste l’envie de le croire et évidemment ce n’était pas suffisant. Il allait falloir donner de ma personne et bien plus, devenir personne.

Un mixte de petit Poucet et d’Ulysse le Grec rusé qui se joue des Cyclopes et des Dieux.

Il me fallait cette croyance au moins pour démarrer. Sinon, proche du précipice à chaque instant, j’aurais fini par y sauter à pieds joints.

En plus je ne connaissais à cette époque que l’ironie, l’humour vrai me faisait défaut. Cette bienveillance dans l’autodérision que j’ai acquise avec le temps, je ne l’imaginais même pas.

C’est dans cette configuration que je la rencontrai soudain.

Au début elle représentait une allégorie, Circé mitigée de Pénélope, un peu pute un peu maman… tout cela en chair et en os, en jolies courbes, rondeurs et gouffres, ou Marie Madeleine, ou une fée, ou la blanche colombe, avant que la désillusion et l’impuissance la transforme en sorcière. En tous cas elle me permit de m’extraire de bon nombre de mes illusions.

Avec elle j’ai appris l’endurance et la sensation agréable de l’éponge sur le front quand on regagne son coin quand le gong sonne enfin à la fin d’un round.

Dans une grande mesure elle me permit de devenir l’homme que je suis. Même si le prix à payer pour ça fut de renoncer totalement à nous deux.

Quand je pense à ce sentiment de gratitude ce matin je ne peux pas m’empêcher de la voir sourire, de nous voir sourire tous les deux désormais au delà de nos guerres, de nos décors factices, de nos drames et nos ébats fougueux. Quelle passion formidable !

Et après le tout arriva le peu, le presque rien, puis le rien car il fallait que ce soit comme ça tout simplement. Parce que toutes les histoires ne valent que par leurs fins.

Au bout du compte, après tant d’années il reste ce peu pour y puiser comme à une source claire et avec gratitude énormément de matière pour écrire mes textes.

Bien sur je ne peux pas conseiller à tous les écrivains en herbe d’expérimenter le « peu ». Cette expérience n’est pas transmissible. Pas de tutoriel possible hélas. Car le peu correspond exactement au « trop » de tout à chacun.

Illustration Guillaume Corneille

Woman with Rose and Bird – Original handsigned lithograph

1985

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