Par la douleur, exister

Je ne sais plus dans quel bouquin Louis Ferdinand Céline fait parler l’un de ses protagonistes sur la douleur, la souffrance et pour cela le fait pénétrer dans une longue tirade, une interminable tirade, une logorrhée.

Cela m’avait amusé à l’époque, je crois que le titre du bouquin est « mort à crédit ».

Il fait parler le père ainsi. Et aujourd’hui je retrouve ce souvenir certainement pas par hasard. Je veux dire que ce souvenir remonte exactement au bon moment, dans cette époque difficile où la plainte est reine.

Obscène ou risible cette plainte en majuscules sur les réseaux sociaux qui montre l’inadaptabilité à la souffrance, à la douleur de nos contemporains, de toi comme moi.

On dirait bien que c’est tout ce qui nous reste. Tout ce qu’on nous aura laissé. Des plaintes et des récriminations à n’en plus finir semblables à des restes, les os décharnés de festins auxquels nous ne participons pas.

Pénétrer dans la plainte en s’affublant de masques de chiens et glapir, aboyer à tout va à toutes les ombres qui surgissent dans notre champs de vision, enserrant progressivement la bulle de bien-être, de confort rassurant dans laquelle nous patientions en attendant des jours meilleurs sans faire trop de bruit.

Bulle factice crée de toutes pièces par le besoin économique de produire non des citoyens mais des consommateurs.

En avoir pour son argent sinon gueuler jusqu’à plus soif contre le vent, contre la pluie, contre tous les scandales et les assassinats que nous octroie le paiement de notre redevance audiovisuelle.

Je paie donc j’exige. Le client est roi. Des Ubu par milliers tremblants de peur et de colère et qui exigent.

C’est ce mode de vie; ce courant « mainstream » dans lequel comme des gardons au bord de la suffocation nous nageons comme nous le pouvons.

Produire autant d’efforts et d’énergie en vain c’est cela qui est rageant. Exister par la douleur, cependant c’est tout de même exister. Je me plains donc j’existe.

Et la plainte ne se déploie plus désormais dans un livre, sur quelques pages mais dans la vie de tous les jours, au bureau de poste, au guichet de la gare, chez le boulanger, chez l’épicier, et même au bordel je parierais qu’il en va de même.

Exister et se retrouver dans la plainte, un peu comme dans les enterrements, le fou rire en moins.

J’avais vraiment aimé lire Céline. Le voyage en premier où il évoque l’absurdité de la guerre, et en creux les nombreuses tentative d’élucider l’énigme du brouillard épais que représente notre passage sur la Terre. En tant que médecin et soldat il a certainement côtoyé de près le souffrance et la douleur et pu constater à quel point celles ci nous relient les uns au autres comme la trame d’une chaîne que nous portons au cou. Certains en font des chaines et d’autres des bijoux c’est selon. D’autres encore referment pudiquement leur chemises pour ne rien montrer, pour ne rien exhiber. Pour ne pas se défouler en vain.

Le rapport que nous entretenons à la souffrance, à la douleur nous identifie certainement mieux que tout autre. Qu’on en parle ou pas d’ailleurs la justesse nous parvient au cœur par l’oreille plus souvent qu’on ne le pense.

Tenter d’en faire quelque chose en écrivant, en peignant ne sauve en rien, n’abolit pas l’idiotie face à elle. Ne propose pas non plus de l’amadouer ni de la domestiquer, de la dominer.

La douleur est un mot féminin, la souffrance aussi et ce n’est surement pas pour rien. Elle est une ouverture, un accueil et l’on doit toute notre vie apprendre en nous y introduisant à nous bien conduire.

Serrer les dents de trop nous les briserait, et trépigner ne réchaufferait pas une pièce glaciale non plus. Que reste t’il alors dans ce cas ?

Continuer comme on peut du mieux possible sans trop se trahir peut-être, une fois qu’on a compris où se trouve la source de chaleur, le foyer, le silence apaisant sous tous les tumultes.

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