Tout perdre

Peut-être que toi aussi tu es passé par là. Un jour tu as fini par tout perdre. Peut-être devrais je plutôt dire : un jour tu as commencé par perdre de petites choses et puis l’ensemble de ces choses finalement tu les as appelées  » tout ».

En ce qui me concerne j’ai commencé très tôt à perdre des objets. Cela a commencé par la monnaie des commissions, puis ensuite ce fut des clefs, et encore ensuite j’ai perdu mes jobs, mes compagnes, mes appartements. Et, un beau matin je me suis aperçu que j’avais vraiment tout perdu de ce que j’avais cru un jour posséder.

Je dis un beau matin parce que dans le fond la première impression qu’il m’en est resté est une sorte de soulagement incroyable. Je veux dire qu’à travers le sentiment d’avoir tout perdu perçait le sentiment de pouvoir aussi bien tout recommencer.

La première fois ce ne fut pas facile. J’ai cru que j’allais mourir tout simplement. Il me semblait que j’avais perdu, tout ce qui me constituait, mon identité. Bien que mon souvenir soit vague encore car cette première fois se situe très peu d’heures après ma naissance.

Comme j’étais prématuré de quelques mois il a fallu me placer dans une couveuse. C’est à dire que non seulement j’avais perdu la quiétude du ventre maternel mais en même temps on me séparait de ma mère pour me confier à une machine et à des inconnus.

Sans doute que ce premier traumatisme aura eut un impact sur le fait que je ne cesse de répéter encore et encore la même histoire. Celle de la séparation, de la perte, et le recommencement qu’il m’était toujours offert en bonus.

Il se pourrait bien que cette répétition ne soit orientée finalement que sur l’avantage à tirer d’un recommencement perpétuel.

Lorsque j’ai commencé dans les années 90 à apprendre l’informatique, les disques durs étaient bien plus modestes que ceux que nous possédons de nos jours. J’avais acheté d’occasion une machine pas très performante pour me faire un peu la main et je ne compte plus le nombre de fois où j’ai débranché la fiche électrique de la prise pour rebooter tout le système. Pendant un assez long moment je n’ai pas su faire autrement, car j’ai vraiment appris tout seul à me servir de cette machine, d’une façon totalement empirique. A cette époque il n’existait pas vraiment de tutos, ou bien vu la connexion lente des modems il était vraiment difficile de suivre les forums de discussion et les listes de diffusion.

Je me souviens d’avoir vraiment eut peur la première fois que j’ai débranché la machine. Je pensais avoir tout flingué et je commençais à m’accuser de tous les défauts du monde quand soudain le petit tiret recommença à palpiter en haut à gauche sur l’écran noir. La machine repartait après quelques longues minutes de silence.

Après cela je n’ai plus eut d’appréhension. Quand tout bloquait, quand un programme plantait, j’allais débrancher la prise et la machine repartait toujours. Par contre j’avais bel et bien perdu ce sur quoi je travaillais à l’époque. Combien de textes admirables ai je ainsi perdus ? Combien de bégaiements et de contenus soporifiques aussi…

Dans le risque qu’il y avait à perdre ce que je ne prenais pas la peine de sauvegarder je m’en remettais déjà au hasard. Je me disais ce qui est bon, je l’ai toujours quelque part en moi-même je pourrais le réécrire de mémoire, et même avec l’oubli du superflu, avec l’extinction intempestive de la mémoire vive et des données perdues à jamais ne conserver que l’essentiel de ce que j’avais vraiment à dire.

Quelques années auparavant dans les années 80 j’avais commencé une collection de petits carnets de la marque Clairefontaine. Je me souviens que je ne choisissais toujours que des couvertures vertes. Je passais des heures chaque jour à noircir les pages de ces carnets, j’ai fait ça pendant une dizaine d’années. Autant dire qu’après tout ce temps j’avais accumulé un paquet de textes, de notes, une joli capital. Je me rappelle encore ma fierté lorsque je les alignais sur une étagère pour contempler « mon œuvre » dans toutes mes chambres d’hôtel successives.

J’ai tout brûlé quelques temps avant de me séparer de ma première épouse. Je me souviens m’être dit qu’il me serait alors offert la possibilité de tout recommencer différemment encore une fois. D’en finir avec ce personnage romantique et désespérant d’écrivain que je m’étais inventé.

 » Ton écriture…  » j’ai encore à l’oreille le ton qu’employait ma première épouse pour m’indiquer à quel point ma vie toute entière était risible.

Cela n’a pas permis de récupérer les pots cassés avec mon ex cependant. Le divorce a eut lieu quelques mois plus tard. Et dans le fond il ne pouvait guère en être autrement car je crois que tout s’est imbriqué suivant un plan inconscient, un plan qui suivait mon désir profond d’apprendre à devenir libre. Pour cela j’avais été capable tout au long de ma vie de m’enchainer à des tas de situations toutes aussi baroques les unes que les autres, et bien sur j’avais déjà exploré plusieurs fois la vie de couple et le laminoir du quotidien.

Confusément j’avais déjà réglé plus ou moins le problème de l’ailleurs au moment de mon divorce. Je savais qu’il me fallait désormais m’enfoncer dans le quotidien, m’y attacher vraiment ne serait ce que pour voir si j’étais capable encore une fois de m’en libérer de m’en détacher. D’être libre d’une certaine idée que je m’en faisais jusqu’ici surtout.

Mon apprentissage fut très couteux, très égoïste certainement aussi. Il aura fallu que je m’extirpe de bien des mensonges. Ceux des autres et surtout les miens qui par ricochet ne pouvaient plus être ignorés.

Tout perdre la première fois est un cataclysme dans lequel on croit mourir vraiment. Ensuite je crois qu’on pénètre dans une sorte de routine et ce faisant on est bien plus attentif à tout ce qui se produit dans ce sentiment de perte. On s’améliore méchamment dans le double salto de sortie de piste. On se met à relativiser les choses et soi. L’enflure se dégonfle progressivement, on s’endurcit de plus en plus en comprenant de mieux en mieux les mensonges des autres et les siens.

Ensuite viennent la culpabilité, les regrets, les remords, tous ces fantômes que l’on invente pour essayer de se souvenir de qui on a pu être pour se souvenir aussi des autres je crois, garder le fil des choses. J’ai passé un paquet d’années aussi avec ce sentiment d’être le plus grand criminel de tous les temps, avec l’effroi que me procurait soudain mon égoïsme, ma dureté. Avec la solitude que toutes ces découvertes successives imposaient. Mon seul crime a vrai dire était de vouloir écrire et sans nul doute que j’ai été absolument capable de tuer père et mère pour arriver à ça. Parce qu’à un moment c’était eux ou moi tout simplement.

Tout perdre cela n’est rien, ce n’est jamais qu’un brouillon que l’on ne cesse de reprendre, de raturer, de résumer au fil du temps pour rendre la perte plus efficace. Je veux dire productive d’idées neuves.

Recommencer non plus n’a pas d’importance. C’est juste un processus pour vérifier que les idées neuves apportées par la perte tiennent debout.

Perdre et recommencer c’est la même chose. Je crois que c’est ce qu’il existe de plus proche du fameux mouvement perpétuel que les savants recherchent depuis belle lurette.

D’ailleurs le première phrase de la Bible ne parle que de ça. C’est le fameux Bereshit qui ne signifie pas « Au commencement » comme il est souvent mal traduit, mais plutôt  » de recommencement en recommencement ». De commencement en commencement est le verbe, est l’écriture et pour le comprendre il faut aussi perdre tout ce que l’on a cru un jour savoir sur l’écriture.

Je n’ai pas écrit une ligne pendant presque 20 ans après ce divorce. Je me suis enfoncé dans le quotidien. Je voulais tout perdre cette fois encore de ce que je pouvais imaginer qu’était l’écriture.

J’ai mené mon bonhomme de chemin comme tout le monde. J’ai pris le train, le métro, j’ai mangé des gamelles des sandwichs et puis à la fin j’allais au restau tous les midis parce que j’étais parvenu à me hisser un peu plus haut dans l’échelle sociale.

Et puis un beau matin cela a encore été plus fort que moi comme on dit. J’ai encore désiré vouloir tout perdre en approchant de la cinquantaine. Je me disais fais le donc encore une fois avant de ne plus pouvoir le faire.

J’ai encore tout perdu et c’était bon je t’assure. Tellement bon derrière toutes les lamentations de façade que j’émettais pour ne pas être emmerdé. Dans mon for intérieur j’étais joyeux comme jamais. J’avais encore pu le faire.

La suite fut un peu comme une sorte de contrôle de connaissance. Je crois que l’envie de peindre que j’avais toujours eu dans ma vie s’est représentée soudain comme une vierge à un vieux grigou et que je me suis jeté sur elle au début un peu fougueusement en oubliant mon âge. 50 ans tu te rends compte ? après avoir rêvé d’être un grand écrivain il ne me restait plus qu’à rêver d’être un grand peintre.

J’en ris encore aujourd’hui. 10 ans ont passé. Mais dans le fond bien que cette route de la perte m’aura couté tant et tant de choses, je me dis aujourd’hui que tout cela n’était que ma propre imagination la cause de tout, ou la raison de tout.

J’ai probablement tout inventé comme j’ai l’habitude de le faire pout distraire la galerie, à moins que ce ne soit que pour me distraire tout seul cette fois. Me distraire c’est à dire m’oublier, me perdre et recommencer encore et encore quelque part, juste là ou ici.

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