Connaissance

A quoi sert la connaissance, à quoi sert le capital, l’argent ? Si je place ces éléments au même niveau dans la question c’est parce que j’ai l’impression qu’on parle souvent de la même chose lorsqu’on y pense. Quelque chose qu’il faudrait amasser, dont on pourrait fabriquer du profit et qui nous garantirait une sorte de sécurité.

Si je réfléchis, si je suis au plus près, au plus juste avec les pensées de ce jeune homme que j’étais, il serait faux de déclarer que l’argent ne m’intéressait pas. C’était même une de mes préoccupations principales. Et je donnais un grand nombre de temps à cette pensée pour en obtenir. Ce n’était pas des sommes folles que je briguais, mais juste de quoi vivre.

Il ne me serait pas venu à l’esprit que j’avais la possibilité de m’enrichir par l’argent. Parce que je considérais qu’il était un but pour bien des gens qui en parlaient tout autour de moi et que ce but me semblait médiocre.

Dédaigneux de la notion de capital je ne m’étais pas du tout rendu compte que je faisais ce qui me rebutait avec la connaissance.

A cette époque j’amassais des tonnes de connaissances en me rendant dans les bibliothèques. J’étais doté d’une avidité terrifiante et pathétique lorsque j’y repense. Cependant je n’avais pas vraiment d’objectif autre que celui d’amasser du savoir dans le plus de domaines que je le pouvais.

J’avalais quantité d’ouvrages hétéroclites souvent sans aucune relation les uns avec les autres et au grès de mon humeur du moment. Cela pouvait aussi bien être un ouvrage d’alchimie auquel pour être franc je ne comprenais pas grand chose mais que je lisais tout de même de part en part à seule fin de me dire ensuite « Paracelse c’est bon je l’ai lu » En fait je ne pourrais même pas dire que je lisais vraiment, je m’imprégnais d’un contenu, je relevais ce qu’on appellerait aujourd’hui des mots clefs, des « idées fortes » sans avoir besoin de tout lire en profondeur. Un peu comme un voleur qui est sur le qui vive et qui s’empare de n’importe quoi dans une maison qu’il est en train de cambrioler.

Ensuite dans ma tanière, généralement une chambre d’hôtel miteuse je sortais de ma cervelle comme d’un gros sac les trésors que j’avais ainsi dérobés et je les examinais l’un après l’autre. Je prenais alors des notes pour ne pas oublier le peu qui me restait de mes escapades livresques. Et, ensuite à partir de ces notes que je relisais me venaient des idées de fiction, ou encore des petits essais. Parfois aussi c’était une phrase qui surgissait, une petite phrase que je notais précieusement, ou encore un mot semblable à un caillou. Un caillou hermétiquement fermé sur lui-même qu’il me faudrait plus tard absolument examiner à la loupe en pénétrant dans un dictionnaire.

Quels étaient mes objectifs à cette époque ? Dans quel but voulais je tant savoir de choses ? Amasser autant de connaissances…?

La première chose qui me vient à l’esprit c’est que je me trouvais souvent idiot en société. Je n’avais pas grand chose à dire. J’étais d’une timidité maladive et de plus un écorché vif. Il suffisait parfois d’un regard qu’on m’adressait pour que je me sente mal à l’aise, que je m’empourpre et que je me torde les doigts. De la part des filles surtout. Je me trouvais idiot, complètement idiot en société.

A coté de ça lorsque j’étais seul j’étais un géant pour qui rien n’était impossible. Je me souviens de mes longues marches à travers la ville et de tous les romans que j’écrivais en observant les gens, les lieux. Mon complexe d’infériorité avait fini par construire une sorte de double qui lui souffrait d’un complexe de supériorité comme c’est souvent le cas.

Il n’y avait guère que dans cette solitude magistrale que je pouvais véritablement déployer mes ailes comme l’albatros du poème de Baudelaire.

« Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »

Cette version tellement romantique de moi-même n’était construite que pour survivre dans l’âpreté d’un monde que je ne parvenais pas du tout à comprendre et pire à y participer.

Ma délicatesse était une tare tout comme ma sensibilité je l’avais éprouvé maintes et maintes fois si bien que je la tenais désormais cachée.

A la place j’affichais un petit air arrogant le menton levé et la colonne vertébrale bien droite sitôt que le moindre être humain m’approchait. Je m’étais fabriqué avec le temps une peau de fer, un regard d’acier. J’avais tellement souffert je crois que je ne faisais plus confiance à quiconque.

C’était même encore plus terrifiant, je faisais semblant de croire à la confiance juste par hygiène comme certaines ont besoin de croire à l’amour aux sentiments pour pouvoir ôter sans scrupule leurs culottes.

J’étais un devenu ce caillou refermé sur lui-même en fin de compte, le même que je parvenais à détecter dans certains mots et qu’il me fallait absolument étudier. J’étudiais l’extérieur sans me rendre compte que c’était tout moi que je ne cessais d’apercevoir sans relâche.

Ce fut un soir de janvier, le soir de mon anniversaire. J’avais le cœur un peu gros que nul ne sache que je venais d’avoir 20 ans. J’avais tout quitté, j’étais seul et personne ne m’avait dit bon anniversaire mon vieux , 20 ans ça se fête !

J’avais erré du coté de Saint Germain des près et j’étais entré dans un bar où l’animation que j’apercevais à travers les vitres embuées de sa façade m’attira.

C’est là que je fis la rencontre d’un petit cénacle de poivrots invétérés affichant cependant une belle élégance d’esprit, ce qui me surprit et finit par me séduire au bout du compte.

Car je comprenais presque tout des choses compliquées qu’ils égrenaient dans l’air enfumé de la salle. A demi mot et la bière à la pression aidant j’avais l’impression de pouvoir participer pleinement au spectacle en lâchant moi aussi quelques belles tirades ésotériques.

Je découvrais l’ivresse. L’ivresse due à l’alcool bien sur et qui serait misérable si elle n’était pas accompagnée d’une autre provoquée par cet afflux soudain de complicité et de chaleur humaine.

Ca ne durait pas longtemps. Tout au plus une heure ou deux. et puis ensuite tout ce petit monde s’égaillât comme autant de moineaux repus laissant loin derrière les gros pigeons patauds qui forment le gros de la clientèle des bistrots.

Bien sur je n’ai pas déclaré que j’avais 20 ans ce soir là à personne. Mais celui qui me paraissait le plus instruit, le plus malin et le plus drôle comme le plus profondément triste, un avocat me déclara :

Il est temps pour toi de traverser le miroir désormais !

Ensuite je suis rentré en ne conservant que le souvenir vague de toute cette chaleur humaine qui ne tarda pas à se dissiper pour ne laisser place qu’à la phrase semblable cette fois à un rocher impénétrable.

« Traverser le miroir » me faisait songer à cette histoire d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll et pas grand chose de plus à cette époque.

Ce ne fut que des centaines de livres dévorés plus tard et quelques années de plus que je compris enfin cette phrase et cette nécessité de traverser le miroir.

Cela concordat avec une fameuse indigestion associée à une rupture sentimentale. Un trop plein dont je n’avais d’autre choix de me libérer qu’en me faisant vomir abondamment et en prenant mes jambes à mon cou pour partir en sens inverse désormais. Après l’avidité que j’avais déployée pour acquérir des connaissances je n’avais pas d’autre choix désormais que d’explorer la pauvreté, la sobriété pour saisir toute l’essence de la notion d’extrême.

Enfin l’oubli devint l’un de mes outils de travail favori dans le fameux « métier de vivre » dont parle César Pavese. Je me mis à oublier.

Tout ce qui reste désormais c’est ce peu avec lequel chaque matin j’ai encore de quoi écrire un petit texte ou deux, pour le plaisir.

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