Valeurs

Quelles sont les valeurs les plus importantes, celles que tu as sélectionnées à un moment donné pour réaliser quoi que ce soit dans ta vie ? Pour réaliser un tableau par exemple.

D’ailleurs c’est curieux que ce soit le même mot qu’on utilise pour indiquer ce sur quoi on s’appuie dans la vie comme en peinture pour parvenir à réaliser quelque ouvrage que ce soit.

Il existe tellement de nuances de gris, tellement de nuances dans une seule couleur, c’est cela qui produit cette sensation de vertige. Quand on s’en rend compte surtout, quand l’ignorance se dissipe. Quand tout devient clair et qu’il ne s’agit plus que d’effectuer des choix.

Il semble qu’à partir de là, à partir du choix de la lucidité et de l’humilité que cette prise de conscience provoque et seulement à partir de là, que le vrai travail commence. A la fois le métier de vivre et le métier de peintre.

C’est à partir de la justesse des valeurs. A partir d’une congruence si difficile pour beaucoup à déceler parce que la plupart du temps nous effectuons une séparation entre l’intérieur et l’extérieur.

Pour vivre comme pour peindre il me semble qu’il faille être conscient que tout ce que nous regardons à l’extérieur de nous, ne provient que de notre intérieur et que tout passe par le filtre des valeurs que nous utilisons pour l’exprimer.

Il n’est pas nécessaire de s’appuyer sur beaucoup de valeurs, sur beaucoup de couleurs pour parvenir à bien. Il faut choisir celles qui nous correspondent le mieux et aussi ne jamais oublier qu’une valeur seule isolée de toutes les autres reste muette ou invisible.

C’est pourquoi le choix est souvent délicat de savoir associer ensemble le peu de valeurs que nous accordons aux choses qui nous servent à exister comme à peindre. Et de plus cette gamme étroite peut changer avec le temps, avec l’âge, se resserre souvent de plus en plus.

Se resserre en raison de la notion d’efficacité. On cherche à devenir de plus en plus efficace, à ne plus perdre autant de temps qu’autrefois lorsque le temps était si abondant et ne semblait pas valoir grand chose. Qu’il était une jouissance ou une douleur ininterrompue. Une corne d’abondance à double ouverture.

Quand on dit de quelqu’un qu’il a beaucoup de valeurs sans pouvoir en nommer seulement une seule, autant dire qu’il faille entendre tout le contraire bien souvent.

Quelle est cette valeur moyenne, ce gris moyen arbitraire si je puis dire qui va servir de fondation à ta vie ? Sur lequel les autres valeurs que tu vas choisir vont s’accorder, s’établir de façon juste, c’est à dire harmonieuse ?

J’ai cru longtemps que mon  » gris moyen » était la liberté, l’indépendance. Et j’ai construit une gamme à partir de ce gris moyen. Et j’ai œuvré dans ma vie et sur mes toiles en croyant que cette gamme était la seule possible pour moi. Durant des années sans remettre en question cette croyance finalement.

C’est un jour alors que je donnais un cours à des élèves de l’atelier que je me suis entendu parler de l’arbitraire du gris moyen que l’on choisit pour réaliser une échelle de valeurs.

Pour réaliser une échelle de gris de 10 cases commencez par choisir le gris du milieu puis aller de chaque coté vers l’ombre ou la lumière.

Quel gris faut-il choisir au milieu ? Celui que vous voudrez, ce choix vous appartient.

En vrai je m’étais appuyé sur le principe des cellules d’appareil photo qui effectuent une moyenne des lumières et des ombres pour capter l’image afin qu’elle soit équilibrée correctement.

Cela donne généralement des photographies bien exposées mais dépourvues de caractère. Elles ne sont que jolies c’est tout.

Pour qu’une photographie devienne une œuvre véritable il faut bien plus qu’une moyenne des ombres et des lumières. Il faut choisir ce qui prendra le dessus entre les deux sur l’autre au moyen de certains réglages directement sur l’appareil ou ensuite dans la chambre noire et désormais sur un logiciel de retouche d’images.

Et si on observe le résultat final c’est à dire une œuvre d’art photographique on s’apercevra sans doute si on ne regarde que l’aspect technique, le « comment » qu’il s’agit souvent d’une intervention sur le nombre de valeurs utilisées pour restituer une scène. Moins il y en a, mieux elles sont organisées entre elles, plus la photo a de l’impact sur l’œil du spectateur.

Je me souviens d’avoir participé en chambre noire à tirer des épreuves de plusieurs photographes réputés. Irina Ionesco aimait le contraste franc du noir et blanc avec beaucoup de grain tandis qu’Henri Cartier Bresson nous confiait des dessins réalisés au crayon dont l’absence quasi totale de contrastes extrêmement difficile à restituer sur papier argentique.

A la valeur liberté dont j’ai parlé au dessus, la valeur curiosité s’accordait sans laquelle je n’aurais jamais pu découvrir qu’au travers d’un métier manuel quel qu’il soit, au travers des mots, du jargon de ce métier il n’était toujours question que de ces fichues valeurs tout le temps et de leur utilité ou pas pour réaliser quoique ce soit.

J’ajouterais l’intégrité avec les années et au final une inversion se produira dans l’ordre des valeurs sur lesquels je m’appuie désormais pour vivre et peindre. Cette fameuse notion de « justesse » dont j’ai déjà parlé dans mes podcasts et dans mes textes.

L’intégrité qui n’a absolument rien à voir avec l’honnêteté comme on en parle désormais tellement souvent des qu’il s’agit de parler de son art. Honnêteté, authenticité sont désormais des mots valises, des poncifs. Encore heureux j’ai envie de dire qu’on soit honnête et authentique lorsqu’on veut peindre, c’est déjà bien assez difficile comme ça d’avoir cette audace, alors à quoi bon ne pas le faire « honnêtement » en étant « authentique » je me le demande. Mais ce n’est pas la peine d’en faire un plat, ça va de soi.

Donc l’intégrité ce n’est pas tout à fait la même chose que cette honnêteté morale dont il est trop souvent question.

C’est plus la notion d’impeccabilité dont parle Carlos Castaneda. C’est une valeur entretenue par une population de sorciers et de chamans et qui à mon avis provient bien plus de notre partie animale.

Quand ma chatte tourne sur elle même 4 ou 5 fois pour trouver la bonne position, pour choisir la meilleure position elle est dans cette impeccabilité liée si je puis dire avec l’invisible avec le cosmos tout entier. Elle « sent » ainsi La position dans laquelle elle s’installera pour dormir.

Ce n’est pas non plus de l’intuition tout à fait que cette intégrité , l’intuition n’est qu’un de ses ingrédients. L’intuition est un raccourci mental qui se sert de l’expérience et de l’oubli pour créer des fulgurances.

Non l’intégrité c’est encore autre chose, c’est une valeur qui appartient à l’ensemble des règnes du vivant qu’ils soient minéral, végétal ou animal et probablement encore au delà.

C’est cette valeur principale qui se forge peu à peu avec le temps dans ma vie de tous les jours et sur mes tableaux et qui se fiche bien de tous les résultats obtenus, des petites satisfactions mesquines comme des reconnaissances. A vrai dire c’est un mystère dont je ne saurais parler plus avant sous peine de le rendre sale et rabougri. Mais c’est bel est bien le socle des quelques valeurs que j’utilise désormais pour vivre, pour écrire, et pour peindre avec plus ou moins de réussites et d’échecs pour être totalement honnête.

Ce qui est toujours très étonnant dans cette solitude finalement que je ne cesse sans relâche de creuser ou de pétrir pour en faire un bol, c’est qu’au point de sortie, quand je donne un cours « juste », quand je fais un tableau « juste » cette justesse est reçue à l’extérieur par d’autres.

Bien sur ils ne peuvent souvent pas expliquer ce qu’ils éprouvent et c’est pourquoi ils disent c’est super, c’est beau, ça me touche. J’avais du mal avec ces expressions à force de les entendre, à force de saisir la pauvreté de mots dans laquelle la plupart d’entre nous sont face à l’émotion lorsqu’ils tentent de la dire.

Ca va mieux désormais tout simplement parce qu’à force de resserrer ces fameuses valeurs, à force de travailler avec celles ci une autre se découvre peu à peu encore, elle a toujours été là silencieusement souvent mal comprise, avec beaucoup de maladresse, c’est l’amour. Ca parait fleur bleue bien sur mais là encore il faut s’entendre sur ce mot.

Ce n’est pas l’amour mesquin qu’on utilise pour se donner bonne conscience de se repaitre avidement de l’autre.

Ce n’est pas non plus un amour mystique voué à une divinité quelle qu’elle soit.

Non c’est l’amour de la vie. C’est tout bête vois tu. L’amour de ce voyage que nous effectuons tous parmi tant de règnes silencieux sur cette boule de boue et de lumières qui elle même voyage autour d’une étoile qui elle même se déplace dans une galaxie et cela semble sans fin, immense et fou tout en même temps.

C’est de cet amour si compliqué à trouver et si simple en même temps dont je voulais te parler ce matin à travers mes quelques valeurs.

Illustration Dessin Henri Cartier Bresson

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