Une forme de bêtise

C’est toujours assez désagréable de se trouver bête alors qu’on l’ignorait, que l’on pensait même souvent le contraire. Ce n’est pas rare que l’intelligence soit une sorte de paravent de la bêtise. A cet instant celle-ci est un petit paquet de poussière que l’on tente de planquer sous le tapis en faisant le ménage d’un air désinvolte.

Tu connais certainement ça. Tu sais aussi que cette bêtise, c’est cette toute petite voix que tu entendras à intervalles réguliers et qui te rappellera sans relâche que tu l’as tiens derrière un paravent ou sous un tapis.

Mais tu ne veux surtout pas l’entendre. Alors tu mets ton casque sur les oreilles, tu montes le son pour tenter de la recouvrir, de l’oublier mais tu sais pertinemment qu’elle sera toujours là dès que tu te lasseras de toutes les distractions que tu inventes.

Cette bêtise c’est toi qui l’appelles comme ça. C’est bien ainsi qu’on se sert des mots lorsqu’on les utilise comme des tiroirs des cases en collant sur eux des étiquettes épinglées approximatives.

Le problème c’est que cette paresse qui consiste à ranger les choses un peu n’importe comment ne crée pas un ordre satisfaisant. Au contraire, plus tu vas t’obstiner à vouloir ranger les choses dans des cases vagues moins la définition du mot aura de relation juste avec l’objet au travers de l’étiquette placardée, plus le bordel reviendra à vitesse grand V.

Ce comportement que tu appelles de la bêtise avec le faible recul que tu peux avoir sur celui-ci, tu peux aussi le dépasser de temps à autre et découvrir que c’est une forme de lâcheté, une paresse, une fatigue. Mais en fait ce ne sera pas encore assez précis. Le problème avec la stratégie de la poussière sous le tapis c’est que ça finit par devenir une sorte de pattern, un modèle facilement réutilisable à la moindre occasion.

Ce que cela dissimule c’est une difficulté à maintenir l’attention envers les choses qui t’entourent et aussi celles qui te constituent, celles sur lesquelles tu ne cesses de t’appuyer au fond de toi-même pour dire  » je suis ceci, je suis cela ».

En fait tu te survoles en empruntant le mauvais drone, c’est à dire celui construit par une pensée générale constituée de « il faut », de « on doit » , et de « c’est comme ça » sans oublier  » c’est impossible ».

D’autres plus avancés que moi sur l’étude de la psyché appelleraient cela le « surmoi ».

C’est à dire une sorte de tribunal invisible qui ne cesse de passer au tamis toutes tes pensées tous tes sentiments et tous tes actes pour te rappeler ce que collectivement on qualifie de « bien » ou de « mal ».

Et évidemment à chaque sentence de ce tribunal tu recevras un verdict : tu seras récompensé ou puni. Et c’est tellement tellement bien fait que cette récompense ou cette punition tu te l’affligeras à toi-même tout seul.

Tu n’en seras pas forcément conscient d’ailleurs et c’est encore une de ces propriétés mystérieuses et puissantes du surmoi. La récompense ou la punition ne s’effectue qu’assez rarement dans l’immédiat, on peut parfois faire de la préventive pendant des mois, des années avant de passer en jugement, de revenir à la barre pour recevoir sa médaille ou son coup de fouet. Comme ça on a tout le temps qu’il le faut pour se lamenter, se réjouir de n’importe quoi n’importe comment avant de comprendre de quoi il s’agit réellement.

Cette forme de bêtise, ce manque d’attention, cette distraction perpétuelle dissimule le fameux loup planqué dans le placard.

Il suffit qu’au détour d’un couloir, dans l’encoignure d’une porte, en soulevant la trappe du grenier ou de la cave tu aies aperçu ne serrait ce que l’ombre de sa queue et humé son parfum désagréable de chien mouillé, pour que tu t’inventes tout un cinéma vis à vis de la bête. En général un film d’horreur. Parce qu’au centre de l’effroi il y a ce trou noir dans lequel tout, absolument tout de toi disparait immédiatement aussi surement que l’eau disparait dans un siphon d’évier. Le but est l’oubli, le néant total, l’absence.

Ne plus penser. Ne plus exister dans la pensée.

Je me souviens de mes cauchemars enfantins où, régulièrement, je voyais surgir dans ma petite chambre la fameuse bête du Gévaudan avec sa gueule effroyable et sa langue rouge pendante.

Pourquoi la bête du Gévaudan ? Le loup Ysengrin des contes que j’avalais avec une avidité stupéfiante aurait largement suffit. Mais non pour incarner ma bêtise qu’on ne cessait de me rabâcher à chaque instant il me fallait trouver quelque chose d’aussi gros, d’aussi gigantesque et monstrueux que cette impression lue sur le visage de mes proches, dans le mépris et la curiosité de leur regard quand à celle-ci.

D’ailleurs je n’étais pas bête, j’étais bien pire dans les tournures de phrases qui me hantent encore. « J’avais le diable dans la peau » « je ne savais rien faire de mes dix doigts », « à deux centimètres près je n’étais qu’une merde  » expression favorite de maman à mon égard.

Dans l’intention colorée maladroitement de cruauté, de sauvagerie avec lesquelles ces phrases étaient peintes par ces proches, je devinais qu’un monstre aussi puissant que la bête du Gévaudan se cachait. Dans le fond de chacun de nous cette bêtise que l’on affuble de tant de masques ne cesse jamais de hurler sans jamais trouver sa vraie voix. Sans doute d’ailleurs hurle t’elle autant. Par dépit d’être volontairement ignorée.

Ainsi par cette répétition plus ou moins volontaire d’actes incongrus qui m’installaient, via les qualificatifs utilisés par mes proches pour me nommer, j’atterrissais invariablement dans l’antre de la bête. Je devenais cette bête. Je me sentais bête, effroyablement jusqu’à m’évanouir totalement parfois pour de vrai car aux mots ils ajoutaient les actes.

Ils n’y allaient pas de « main morte ». C’étaient des mains extrêmement vivantes au contraire munies de ceinturons de cuir, de bâtons, de martinets , de n’importe quel outil leur tombant « sous la main » pour médiatiser leur désir de me voir revenir vers l’humain.

Parfois l’objet, le média se brisait ou s’usait et je pouvais directement ressentir la chaleur de leur désir dans les coups directement infligés. J’avais honte de ressentir ce plaisir, de ressentir leur désir que je devinsse humain. Et si je ne le devenais pas n’était ce pas pour ressentir encore et encore sous les injures, les coups cette chaleur humaine dissimulée derrière leur rage, leur colère, leur cruauté comme moi-même j’empruntais la figure de la bêtise.

J’avais honte et j’étais impuissant je subissais, je m’évanouissais souvent.

Cette capacité d’évanouissement, à m’absenter totalement de la surface des choses , du monde, cette absence n’était pas provoquée que par l’amour maladroit de mes parents, de mes proches.

L’évanouissement surgissait aussi avec la beauté inouïe du monde aussitôt qu’à l’état de bête j’utilisais tous mes sens pour la découvrir. C’était d’ailleurs ce hiatus entre la sensation immense que j’éprouvais du monde dans sa réalité sensorielle s’opposant à l’identité mentale que j’avais de moi alors qui provoquait le déraillement, l’évanouissement.

C’était un déraillement, une sortie de route ni plus ni moins. L’évanouissement surgissait quand tout à coup je sentais la réalité véritable du temps. Ou plutôt l’opposition entre deux certitudes. le temps existait dans sa continuité morne en même temps qu’il n’existait pas dans cette relation magique et bestiale qui à certaines occasions me saisissait « malgré moi ».

A cet instant la bête n’avait plus rien de monstrueux. Elle n’était qu’amour total et resplendissait enfin délivrée de toute velléité de dissimulation. Une nudité fabuleuse. L’idée première de la nudité que l’on cherche à retrouver par la suite sans relâche en s’égarant de corps en corps, de dévoilement en dévoilement pour parvenir à l’étreinte enfin, la seule l’unique, l’éternelle.

C’est tout à fait comme ça qu’un matin je tirais le rideau de la douche pour observer maman nue. Il y avait ce mélange de curiosité, de désir, d’étonnement et de honte qui composait le cocktail idoine propice à l’envol. D’ailleurs c’est ce qui m’arriva, je glissais soudain sur le carrelage mouillé, ma tête heurta la réalité dure du sol et je m’évanouis encore une fois de plus sans que je ne sache encore si c’était dû à l’effroi d’être découvert ou bien le choc provoqué par la nudité en même temps humble et somptueuse de maman.

Les commentaires sont fermés.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :