Injustice

L’injustice dont j’ai envie de te parler se situe au delà de ce que l’on appelle la normalité. Et ce qui en fait aussi une de ses caractéristiques principales, c’est qu’elle se dissimule dans ce que les spécialistes du comportement nomment le méta langage, mais qui s’étend à mon avis plus largement à l’inconscience, l’incertain, l’imprévisible.

D’aussi loin que je puisse me souvenir j’ai toujours eu un sens extrêmement aigu de l’injustice. Le problème c’est que j’étais souvent le seul qui la découvrait Elle semblait surgir de nulle part dans l’immédiateté, en plein milieu du cours normal des choses sans que nul ne la remarque, sauf moi

Je trouvais injuste que nul ne puisse tenir compte de ces paramètres qui, pour ce que j’en savais enfant à l’époque permettait d’appréhender bien mieux le monde que tout ce que l’on pouvait m’expliquer « normalement » de ce monde.

En fait je crois que je ne croyais absolument rien de tout ce que l’on tentait de m’expliquer.

Je ne voulais même pas en entendre parler. Ce n’était qu’une sorte de bruit de fond comme la radio allumée très tôt le main dans la petite cuisine de ma grand-mère.

Je me souviens encore tout à fait de ces sensations. Mon grand-père et moi dormions dans la même chambre tout au bout du couloir. Aussi je l’entendais se lever et presque aussitôt allumer sa première gitane blanche. La flamme du briquet éclairait son visage d’homme fatigué. Il restait quelques instants songeur assit sur le bord du lit en avalant quelques grosses bouffées de fumée qu’il expirait en soupirant. Puis il se rendait à la salle de bain pour faire sa toilette.

Tous ces éléments bien qu’ils s’agissent de faits observables et que je peux encore te décrire d’une façon chronologique ne te permettront seulement de te fabriquer une scène personnelle. Ce ne sera pas, ce ne sera jamais ces moments que j’ai vécu. Il manque quelque chose d’important. Sans doute même le plus important. C’est tout ce qui n’est pas dit. Et cependant nul n’est besoin de te le dire pour que tu comprennes approximativement cette scène.

Il manque un tas de choses comme l’âge que j’avais, l’âge de ce grand père à l’époque, il manque la description des lieux, la couleur du papier peint de la chambre, et je ne parle même pas de l’adorable panthère noire en plâtre qui trône au haut de l’armoire à glace.

C’est à dire que tant que la scène est imprécise tu la vois bien, tu peux la faire tienne. Mais si je te fournissais trop de détails tu te mettrais à bailler et tu scrollerais certainement tous les paragraphes ayant attrait à ce genre de détails dont nul n’a rien à faire.

Et pourtant nous ne vivons tous que dans cette longue et fastidieuse description du monde.

Décrire n’explique rien du monde. Et pourtant cela fait des siècles que c’est ainsi nous nous attachons uniquement aux petits détails du monde et ne considérons jamais les méta règles de son fonctionnement.

Nous ne voulons pas les considérer car elles proviennent toutes sans exception de l’incertitude, du hasard, et de l’imprévisible. Enfermés à double tour dans nos certitudes, dans nos prévisions à long terme qui ne fonctionnent jamais il ne nous vient jamais à l’esprit que l’esprit sert sans doute à autre chose qu’à réfléchir.

Je trouvais profondément injuste le seul fait que presque personne ne tienne compte de cette notion d’incertitude, et d’imprévisibilité qui déjà dans les années 60 commençait à prendre le pas sur tout ce que les gens qui m’entouraient nommaient le sûr et le prévisible.

Quelque chose ne collait pas du tout. Je ne comprenais pas pourquoi il me semblait être si seul à m’en apercevoir.

. Cette injustice que j’évoque ne s’attache pas à des actions ou des mots ou encore des comportements que tout à chacun considèrent comme étant « normaux ».

Je ne te parle pas d’incongruité facilement détectable par tout le monde, c’est à la fois un cheveu dans la soupe et ce n’est pas un cheveu dans la soupe.

Comme dire tout à coup bonjour à une personne que tu n’as jamais vue auparavant, ce que je faisais volontiers à l’époque dont je te parle. Je savais très bien que c’était incongru de le faire car la normalité voulait qu’on ne dise bonjour qu’à ceux que nous connaissions. Et pourtant j’adorais dire bonjour à tout le monde, connu ou pas connu. En fait j’essayais de corriger une sorte d’injustice sans même le savoir. Ma mère m’avait déjà repris plusieurs fois à ce sujet sans que je ne tienne compte de ses avertissement. Cependant cela l’amusait je le voyais bien. Elle me réprimandait gentiment et le mot « gentiment » a bien ici toute son importance.

En revanche une fois que marchions sur le talus mon père et moi, dans la direction du village nous avons croisé un homme inconnu. Je peux encore lire la gène sur le visage de mon père en entendant le bonjour que je lui adressais comme s’il s’agissait d’une personne familière.

Tu connais ce monsieur, me demanda t’il soudain une fois que nous eumes pris un peu de distance.

Non je ne le connais pas.

Alors pourquoi tu lui dit bonjour ?

Je ne répondis pas tout simplement parce que je ne savais pas quoi répondre. J’étais absolument inconscient des raisons profondes pour lesquelles je disais bonjour à un inconnu.

Il s’en suivi une gène durant le reste de notre parcours , parcours qui était sensé être un moment rare et merveilleux de partage avec mon père presque toujours absent.

je conserve encore le souvenir de cette sensation lourde accompagnant nos deux silhouettes , comme si nous nous enfoncions dans la boue peu à peu jusqu’à notre destination prévue.

Je n’étais pas blessé par la réaction de mon père. Je sentais bien que je n’étais pas responsable totalement du malaise qui nous était « tombé dessus ». Je découvrais soudain une blessure en lui qui me toucha profondément. Cependant tout cela était évidemment indicible. Je n’avais pas suffisamment de paramètres, d’aisance à dire ou à demander pour lui tirer les vers du nez. Tout au fond de ce trouble j’imaginais tout un tas de choses qui avaient pu se produire dans l’existence de mon père et qui lui avait imposé comme règle , comme norme, de ne pas saluer les inconnus à la légère comme j’étais capable de le faire.

L’injustice à cet instant là, celle que je détectais dans le silence lourd c’était que nous ne puissions absolument pas en parler. Quelque chose d’imprévisible était advenu sur notre parcours, incarné par le passage d’un inconnu à qui j’avais dit bonjour, ce qui ne se faisait pas et qui avait troublé la joie que pouvait ressentir mon père à partager cet instant avec moi.

Cette forme d’injustice dont je te parle n’a pas grand chose à voir avec le bon vieux couple archi connu action/réaction mais bien plus avec tout ce qui se joue au delà du cadre habituel, normal des choses.

Totalement perdu face à ce genre d’injustice je n’avais guère d’autre recours que de me réfugier dans la culpabilité ou la colère contre moi-même ou le monde extérieur. La violence des chocs produits par ce type d’injustice était littéralement incontrôlables pour le gamin que j’étais.

Je crois d’ailleurs que ce fut en raison de mon incapacité à contrôler cette violence qui m’envahissait sitôt que je me trouvais nez à nez avec l’injustice que je commençais à développer mon talent d’inventeur, de créateur, et bien sur de façon empirique avec les moyens du bord.

Je ne me souviens plus de l’ordre exact dans lequel je me suis mis à inventer toutes ces choses …

Était ce la confection de holsters à l’aide de grosses chambres à air de camion que le garagiste du coin me donnait pour faire office de bouée lors de nos sorties à l’étang de Saint Bonnet. Était ce les premiers mensonges que je créais pour expliquer les billets de 10 francs que je découvrais soudain par terre en accompagnant ma mère ou ma grand mère au marché ? Je ne sais plus dans quel ordre tout cela est arrivé et ce n’est pas très important. Le fait est que j’étais doué d’une certaine fécondité pour détourner à la fois les objets et les situations comme cela me convenait.

De temps en temps je prenais une torgniole lorsqu’on découvrait que je m’emparais des ciseaux de couture pour découper le caoutchouc où quand soudain mon histoire ne tenait de toute évidence pas debout, que j’étais pris en défaut. Mais cela ne m’a jamais vraiment stoppé. Dans l’étude de l’imprévisible, du juste et de l’injuste qui gouvernera toute ma vie par la suite ce serait faire un affront à mon intelligence d’ignorer à quel point pour parvenir à un but il faut longtemps tâtonner. Surtout lorsque on désire obstinément ignorer un tel but.

Je m’exerçais donc ainsi à quantité d’expériences toutes aussi saugrenues en apparence pour le plupart des gens qui m’entouraient.

Par exemple je n’arrivais pas du tout à comprendre cette injustice qui consiste à lancer un caillou et de rater sa cible. A partir du moment où j’avais la bonne intention de l’atteindre je ne comprenais pas pourquoi mon corps, mon bras mon poignet ma main, le calcul de la distance et de la puissance à adapter , la vitesse du vent, l’hygrométrie de l’air, pourquoi tout cela se mettait contre ma volonté d’atteindre la cible.

La volonté était un écueil tout bonnement.

Du coup je m’exerçais à ne pas tenir compte de la volonté le plus souvent possible. Je décochais des flèches au hasard et sans but. Et, parfois et même souvent à la fin de plus en plus cette absence de volonté devenait payante, productive pour employer des mots compréhensibles dans le cadre d’une norme.

La volonté était un écueil mais quand je parle d’absence de volonté je t’induis en erreur. ce n’est pas vraiment juste de dire cela.

Je pourrais mieux dire que j’avais à ce moment là une volonté et que je ne m’y attachais pas de façon excessive. Je voulais atteindre un but mais tant pis si je n’y parvenais pas il n’y aurait pas mort d’homme, le monde continuerait de tourner.

C’est comme cela exactement que je pu de plus en plus désamorcer la violence. En la catalysant dans ce couloir constitué par vouloir et ne pas vouloir « en même temps ».

Ce ne fut pas simple car souvent les choses s’annulaient bêtement. Il manquait quelque chose d’important pour parvenir disons à … 100 % de réussite.

Il me manquait cette minuscule impulsion que l’on appelle une intention. Et étrangement cette impulsion, comme elle m’obsédait je me mis à travailler sur elle dans mes rêves. Notamment mes rêves d’envol.

Je crois que c’est le jour où j’ai senti qu’il ne me suffisait que d’un simple coup de talon léger et agile pour décoller dans mes rêves et m’élever ainsi sans effort par dessus les toits des maisons alentours que je résolu enfin l’équation.

Tout est dans l’intention et dans le rituel que l’on installe pour qu’elle surgisse correctement en premier lieu. Il suffit qu’un seul des quelques éléments à mettre en place manque pour que rien ne marche.

C’était une ressource formidable que je venais de découvrir dans ma vie onirique et que je me mis à utiliser de plus en plus dans la vie réelle.

Toutes les résistances qui peuvent empêcher d’atteindre au but ne sont somme toute constituée que de ce que l’on connait. Pour dépasser tout ça il faut jouer des coudes pour s’enfoncer dans l’étroit sentier de l’inconnaissable. Il faut vouloir connaitre tout en sachant que l’on n’y parviendra jamais tout fait.

Car évidemment cela serait encore une injustice que de vouloir dérober son essence à un tel mot. Ce serait une belle erreur de fond dans la recherche fondamentale qui occupe mon esprit d’enfant à ce moment.

Dans le fond c’est lorsque j’étudiais des années plus tard des documents sur l’art roman, et aussi sur le pèlerinage à Compostelle que je pu mieux formuler ce qui n’était que des balbutiements et des bégaiements concernant ma théorie de l’engagement agile vers l’incertain, l’imprévisible et l’inconnaissable.

L’agilité est un mot important. Car elle permet de s’adapter à partir du moment où l’on décide d’une absence de prévisions « normales » établies normalement en amont de tout projet.

Avec l’agilité naît l’élégance mais j’en parlerai plus en détail dans un autre texte spécialement consacré à celle-ci.

Ce qui m’a frappé dans toutes les histoires, les témoignages recueillis par les pèlerins de Compostelle c’est que lorsqu’ils l’avaient atteint enfin cette ville , celle ci ne représentait plus autant dans leur esprit que l’ensemble formé par la marche, les émotions, les sensations, les aventures qu’il leur avait été nécessaire de parcourir pour parvenir à cette quasi indifférence.

Et en même temps ils en avaient appris inconsciemment énormément sur le bien fondé de l’effort de se diriger vers un but quelconque. Cette expérience les avait profondément marqué. Ils n’avaient pas eu besoin de l’analyser en détail, de réfléchir sur elle.

Non

Elle les avait tellement pénétré qu’elle faisait désormais partie d’eux comme une ressource devenue inconsciente. Bien plus utile au final car directement en prise avec la réalité du monde et bien sur son imprévisibilité. Ils avaient résolu une grande injustice qui était celle de ne pas tenir compte de cet imprévisible. Et désormais la plupart parlaient d’un mieux être, d’une plus grande sérénité. N’est ce pas là une chose étonnante ?

Je ne parle pas de religion, de religiosité pas plus que de mysticisme.

Je parle de la réalité de notre monde et de nos vies à tous. Je crois qu’il est urgent pour chacun de nous d’effectuer ce chemin, non pas pour se rendre à Compostelle bien sur mais pour atteindre à la paix, à la sérénité et rendre utile toutes les découvertes prodigieuses que cet état procure. Des découvertes qui me paraissent avoir été connues à certaines époques de l’humanité puis qui ont été enfouies, oubliées parce que le paradigme de nos sociétés est aussi susceptible d’être manipulé par des personnes intelligentes mais assez peu charitables et qui se trompent d’objectif à la fois en espérant tirer des avantages injustes de leur intelligence au dépens de l’esprit.

Nous savons désormais qu’il existe plusieurs sens au mot intelligence et que ces intelligences bien que séparées les unes des autres ne sont que des modes comme on peut parler de mode en musique. C’est à dire qu’elle vibrent et font vibrer leurs détenteurs et le monde à des fréquences différentes.

C’est cette accumulation de fréquences qui lorsqu’on les entend dans leur ensemble apparait tout d’abord comme une cacophonie, un tintamarre qui nous entraine à vouloir trouver l’harmonie pour dépasser le profond malaise que l’on ressent en sa présence.

Tout le monde fait dans ce domaine ce qu’il peut bien plus que ce qu’il veut. Il serait injuste de ne pas l’accepter ainsi. Injuste envers l’extrême beauté de cette symphonie qui surgit, au début à intervalles irréguliers, imprévisibles en chacun de nous et un peu plus précisément et régulièrement dans l’oreille de celui qui commence à lui accorder de l’attention.

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