L’élégance

Peut-être que si je créais une catégorie pour ranger tous les regrets que j’ai pu avoir dans ma vie et qu’il me fallait la nommer, je l’appellerais  » là où j’ai manqué d’élégance ». En effet tout bien pesé c’est à la fois cette recherche d’élégance par tâtonnements successifs qui forme la longue chaîne de mes échecs, de mes ratages multiples. Recherche évidemment totalement empirique jusqu’au jour où je découvrais que ce que je recherchais était cette élégance.

J’ai aussi dans la même boite le regret de n’avoir jamais pris vraiment le temps de m’intéresser aux mathématiques car je suis certain que j’aurais énormément gagné de temps si j’avais étudié l’élégance avec laquelle il est possible de résoudre des équations compliquées en un minimum de termes.

Il est dommage aussi que la poésie soit reléguée aux oubliettes ainsi que me l’apprit encore hier une libraire que j’allais visiter dans le charmant village de Trévoux.

Les gens ne s’intéressent plus aux livres de poésie, ça ne se vend plus. Et pourtant que d’élégance dans les mots employés, dans le silence entre les mots surtout afin de transmettre la plus importante de toutes les informations, la voix de l’âme et du cœur.

Mais je crois qu’il ne faut pas désespérer tant que ça. A moins d’y prendre du plaisir évidemment.

Je me souviens aussi de ce petit garçon âgé de huit ans dont je m’occupais de l’éducation avec sa mère et qui me stupéfiait littéralement par l’habileté et l’élégance avec lesquelles il maniait les manettes de la console Nintendo que nous venions juste d’acquérir alors j’étais totalement infichu déjà de faire deux choses en même temps avec les dites manettes.

Mais tu vas me dire sans doute qu’est ce que tout cela vient faire avec l’élégance parce que la plupart du temps ce mot est associé à la mode, à un look vestimentaire, à ce que l’on appelle désormais le « lifestyle » et qui ne sert souvent qu’à fabriquer des images pour les publier sur les réseaux sociaux.

L’élégance dont je suis en train de te parler n’a pas grand chose à voir avec le paraitre. C’est même tout le contraire.

Je pourrais parler d’une élégance envers soi-même tout d’abord. C’est à dire l’art de résoudre la complexité d’un sujet, d’un objectif que l’on se fixe à la fois par le moyen le plus simple et le plus efficace en mettant de coté la violence et la vulgarité, la grossièreté qui l’accompagne toujours.

Et c’est seulement quand cela commence à fonctionner en soi qu’elle irradie tout autour et que peu à peu elle touche les autres, elle impacte le monde.

C’est souvent ma crainte, mon angoisse, ce qui me gène dès que je me mêle de faire quoique ce soit c’est ce manque d’élégance que je ressens profondément tout au fond de moi. et ce même à plus de 60 ans, cela ne me quitte jamais. Je pourrais dire que c’est devenu une sorte d’obsession.

Car à mon sens l’élégance procède d’une capacité d’agilité, d’une bonne dose de discernement, et surtout d’une forme de politesse qui n’est pas cette politesse que l’on m’a enseigné jadis dans mon enfance.

Je veux parler de la politesse qui installe une distance par peur de l’autre.

La politesse qui s’associe à ma notion d’élégance est tout le contraire de cela, elle n’est orientée que vers l’autre, que vers l’amour de l’autre, comme un don.

Ce qui m’a freiné quand je me souviens d’où je viens c’est le ridicule qui en premier lieu m’apparaissait quant à cette expression « l’amour de l’autre ».

Puis avec le temps, les ratages, la longue boucle des expériences de la vie, le ridicule se modifia peu à peu en quelque chose de plus en plus sérieux jusqu’à devenir une évidence.

L’élégance était le résultat d’une apprentissage pour découvrir sur le chemin un certain nombre de ressources telles que l’agilité, le discernement, la politesse et au bout du compte l’estime de soi et par ricochet celle d’autrui.

Une ressource importante sans doute la plus importante puisqu’elle me vient à l’esprit en dernier dans la rédaction de ce texte c’est l’attention.

L’attention à des choses qui bien sur pour la plupart des gens ne le méritent pas.

On ne fait pas attention à ce genre de choses parce qu’elles ne nous apparaissent pas utiles, ou alors elles nous flanquent la trouille, ou encore parce qu’on se dit qu’on n’a pas le temps ni les moyens de s’en préoccuper.

C’est sans doute ce qui fait la différence entre ceux qui innovent et ceux qui créent. Tout est dans cette orientation de l’attention.

En tant que créateur mon attention n’a pas de limite, je suis capable de faire attention à une foule de choses fort divers dans une situation, ou lorsque je regarde un film ou encore lorsque je lis les milliers d’informations que me renvoient l’expression d’un visage, la voix d’une personne qui me parle et jusqu’à l’odeur des lieux et des personnes qui me pénètre.

Cette attention est comme une sorte de raz de marée au ralenti et ça se déroule dans une dimension parallèle de la conversation tout à fait banale que je peux entretenir avec toutes ces personnes que je rencontre.

Lorsque j’ai commencé à m’apercevoir de ça et que j’ai osé en parler les quelques lazzi et quolibets que j’ai reçus en retour ont fini par me faire comprendre que c’était quelque chose de véritablement personnel qu’il n’était pas bon de crier sur les toits.

Cela effrayait beaucoup ma mère notamment et je reçu quelques torgnioles mémorables quand l’envie me prenait de lancer des choses comme

 » le monsieur qui était cet ami d’enfance que nous sommes allé voir pendant que papa était au travail, son prénom c’est bien François ?

Et ce à table en plein repas de famille de préférence.

Quel manque d’élégance vraiment j’ai pu avoir le rouge me monte encore au front rien que d’y repenser.

Bref cette attention était un ogre qui avalait tout ce qui passait par mes sens et je me goinfrais littéralement de tout ce qu’elle pouvait m’offrir.

Je m’en goinfrais parce que je ressentais un manque, un vide absolu, une béance au fond de moi. Nul n’est besoin ici d’expliquer la raison de cette béance d’ailleurs.

Cependant je crois que c’est bien elle qui en compensation cette béance me procura une telle faculté d’attention, mais comme je l’ai dit pas pour des choses utiles à ma grande déception et surtout à celle de mes parents.

Car je fus un élève très médiocre. Mon attention ne pouvait se porter su mes cahiers d’écolier, ou mes livres ainsi que les devoirs à faire. Ce que la plupart des personnes nommaient ma « distraction » ou mon « je m’en foutisme » n’était en vérité qu’une attention fixée sur des dimensions parallèles à celle où se situait l’école et à peu près tout du monde que l’on désirait que je comprenne.

Rien ne fut simple parce qu’il fallait traverser la complication toute entière comme ces héros qui ont soudain l’étrange destinée de traverser maints océans avant de revenir chez eux pour trouver ce qu’ils ont tant cherché.

Mais au bout du compte je me dis que tout est parfait, que tout est formidable, incroyablement précis comme le mécanisme d’une montre Suisse.

Rien ne peut vraiment arriver en avance ni en retard et ça ne sert à rien de trainer les pieds comme de tenter de courir plus vite que la musique. » Tout arrive à temps à qui sait attendre « 

La patience cependant n’a jamais été vraiment mon fort. Et, pour pallier ce défaut magistral j’acquis avec le temps non pas plus de patience, mais une sorte de propension à l’inertie. Mais ce n’est pas une inertie subie, au contraire elle vient d’une volonté issue de ce que je suis au plus profond de moi, au delà de tous mes masques, de tous mes leurres vis à vis de moi même et des autres.

Cette inertie je ne peux te raconter en détail comment j’ai du galérer pour la comprendre et m’extraire de ce sentiment de culpabilité et de manque d’estime de moi qui l’accompagnait toujours.

Même encore aujourd’hui la force de l’inertie déclenche encore des choses incontrôlables dans ma vie et je dois encore assumer parfois difficilement le fait de refuser de vouloir la contrôler.

Toute la souffrance vient de cette volonté de vouloir la contrôler alors qu’elle est au final souvent un cadeau du ciel, un messager, une intermédiaire entre l’inconscient et mon petit moi.

Le jour où j’ai compris cela j’ai effectué un grand pas dans l’élégance envers moi même en même temps que je perdais bon nombre de relations parallèlement. c’est à dire toutes les personnes qui ne comprenaient pas pourquoi je ne donnais plus signe de vie, pourquoi je n’entretenais pas de lien réguliers avec elles, pourquoi je restais silencieux pourquoi une telle inertie à leur encontre.

En effectuant ce pas, je me suis détaché d’une vision du monde qui ne me servait plus à rien aussi clairement que lorsqu’on passe au niveau supérieur d’un jeu vidéo. Et à chaque fois évidemment la notion d’avoir « tout à recommencer » de ne pas pouvoir compter vraiment sur les acquis est aussi la règle dans ce genre de vie.

C’est la règle surtout de l’exigence qui se dissimule sous les mots « inertie, attention, élégance ».

Cette exigence est difficile à comprendre car il faut se forger soi-même une définition avec le temps de ce qu’elle signifie pour soi vraiment.

Au terme de ce long parcours cette exigence est une quête de justesse comme de justice.

Peut-être aussi qu’il faille parfois attendre, garder la main qui tient le pinceau en suspens le temps nécessaire à l’alignement en soi de toutes ces planètes que sont les mots que je viens de te confier avant de peindre vraiment quelque chose qui ne soit pas totalement vain.

Car l’élégance cela consiste souvent à ne pas faire, à ne pas dire à ne pas peindre quand cela ne parait pas indispensable, mieux que cela : vital pour le le monde tout entier.

Et pourtant il y a toujours cette étrange inertie à la fin de chacune des textes que j’écris comme ça tous les matins à ne pas vouloir me relire, me corriger, à ne pas vouloir paraitre faussement élégant finalement.

C’est comme si je m’appliquais à rédiger des brouillons et qu’ils valaient tout autant qu’une certaine idée d’œuvre dont je cherche obstinément depuis belle lurette à me libérer.

2 commentaires sur “L’élégance

  1. MAGNIFIQUE.
    J’ai adoré la fin…. elle me comble.

    Peut-être aussi qu’il faille parfois attendre, garder la main qui tient le pinceau en suspens le temps nécessaire à l’alignement en soi de toutes ces planètes que sont les mots que je viens de te confier avant de peindre vraiment quelque chose qui ne soit pas totalement vain.

    Car l’élégance cela consiste souvent à ne pas faire, à ne pas dire à ne pas peindre quand cela ne parait pas indispensable, mieux que cela : vital pour le le monde tout entier.

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