Alexandre et Bucéphale

Quand tu peins un tableau tu es complètement absorbé dans celui-ci, tu t’attaches à un tas de détails, tu ne te rends pas compte des parties précises, des parties floues, des forces et des faiblesses de ce tableau.

Tu pourrais imaginer que ça ne concerne pas seulement un tableau d’ailleurs, et c’est en cela que je dis souvent que la peinture est un enseignement de tous les instants.

Je veux dire que par elle tu peux développer ton esprit analogique. Trouver des rapprochements avec à peu près toutes les situations de ta propre vie.

Pour mieux voir l’équilibre d’une toile je préconise à mes élèves d’aller la placer sur un chevalet à l’autre bout de l’atelier et de la regarder de loin.

A cet instant les détails disparaissent avec la distance. Tout ce à quoi on s’attachait et qui n’était que détail. Alors la structure globale de la toile apparait et on se rend mieux compte de son équilibre, de ses forces et de ses faiblesses. On obtient parfois aussi une vision totalement différente de celle que l’on voyait lorsqu’on avait le nez sur la toile.

Tu as compris que ce qui est important dans cette utilisation de la distance, du recul est de se détacher d’une vision subjective, de changer de point de vue sur notre travail de peintre.

Tout le monde n’y arrive pas dés le début. Parfois on reste tellement accroché à sa vision première qu’on n’accepte pas bien cette nouvelle vision qu’offre la toile à distance. Des émotions négatives seront parfois renforcées par cette distance. Mais ce n’est pas la distance qui les fait naitre, elles sont déjà dans un à priori que la personne a mis en place et dont elle a du mal à se détacher.

Pour modifier ça. Pour aider la personne à changer de vue j’utilise tout un tas de stratégies.  C’est mon travail de prof.

Durant toutes ces années où j’enseignais j’ai  du expérimenter des dizaines et des dizaines de stratégies différentes.

Je me souviens par exemple d’un stage où une jeune femme ne cessais de se plaindre qu’elle n’arriverait jamais à rien en peinture, que ce n’était pas la peine de continuer , qu’elle était nulle. Et ce même après que je lui eusse énoncé une des règles importantes de l’atelier

A savoir qu’il était interdit de prononcer ce genre de phrase telle que

« C’est moche »

« Je n’y arrive pas »

« Je suis nul (le) »

« Ça ne vaut rien. »

Ce sont des phrases qui viennent spontanément lorsque la personne qui les lancent n’a pas confiance en elle ou qu’elle désire attirer l’attention du groupe vers elle.

Évidemment la plupart du temps ces personnes disent ces phrases de façon inconscientes, sous l’effet de la colère, d’un trop plein d’émotion négative, c’est comme on dit « plus fort que soi ».

C’est la raison pour laquelle une opposition frontale ne servirait à rien.

Cette fois l’idée qui me vint fut d’aller dans une autre pièce en emportant le petit carton toilé que cette élève avait négligemment jeté sur sa table afin d’en commencer un nouveau.

Je lui trouvais un cadre, et sans un mot je l’installais en silence sur une des étagères de l’atelier sans qu’elle ne le voit

Et puis , à un moment, j’ai attiré son attention en lui montrant le petit tableau encadré

c’est peut être ce genre de résultat que tu veux obtenir j’ai dit

Elle trouva le tableau tout à fait réussit et me demanda de qui il était

Quelle surprise lorsque je lui appris que c’était celui qu’elle rejetait quelques minutes auparavant…

Il ne sert à rien d’opposer quoique ce soit de frontal à ce genre de personne.

Dire par exemple seulement mais non tu exagères renforcera même cette propension à l’auto sabotage de ce genre de personne.

En fait cela participe aussi à cette fameuse résistance au changement dont on parle dans le développement personnel. Et souvent j’ai eu cette impression que plus ce genre de personnes était proche d’atteindre au but, de réussir un tableau, plus les stratégies de sabotage qu’elle mettait en place s’intensifiaient.

A ce moment là le groupe est vraiment important.

En allant poser le tableau sur le chevalet au fond de l’atelier le groupe entier le regarde et donne son avis.

Parfois je n’ai même rien du tout à dire.

Dans ce genre de situation on peut comprendre l’importance du jugement des autres sur notre propre travail. En fait on délègue cette capacité de jugement que nous possédons en nous à autrui

Parce que nous ne nous sentons pas en mesure de nous juger tout seul correctement.

Mais encore faut il s’entendre sur ce que signifie ce terme de jugement. Est-il si important de juger son propre travail ? Et surtout est ce que c’est possible de le faire lorsqu’on est encore dedans, quand la toile n’est pas encore achevée ?

C’est pourquoi je dis souvent à mes élèves ne ne pas penser au résultat final lorsqu’ils peignent. De ne pas juger de leur travail en cours car cette vision subjective s’engouffre aussitôt qu’on lui offre une occasion de le faire dans le jugement.

En fait je leur recommande avant de commencer leur peinture d’avoir une « intention » seulement de peindre un paysage, un visage, un tableau abstrait évoquant pour eux une sensation par exemple.

L’intention est un guide discret auquel il suffit de revenir en y pensant c’est tout. Il n’y a pas à ce moment là de bonne ou mauvaise intention.

C’est juste une sorte de carburant. Quand le réservoir est vide, on refait le plein c’est tout.

En pratiquant ainsi, en se débarrassant peu à peu de l’idée de tout jugement, on apprend à mieux peindre car on ne s’interesse plus autant aux détails mais à la structure générale du tableau, à la composition, à la gamme des couleurs, bref à des aspects qui chacun pris séparément sont plutôt neutres, qui n’offrent que peu de prise à ce jugement. Sinon qu’ils fonctionnent ou pas d’une façon plus générale.

En même temps que de soumettre ces aspects au groupe dans son ensemble on ouvre un canal à cette facilité de neutralité si je puis dire.

Il n’y a pas d’enjeu émotionnel vraiment à dire qu’il y a trop de verticales ou d’horizontales dans un tableau, ni qu’un rouge est trop ou pas assez intense à l’endroit où il est placé.

Ainsi en conduisant le regard des élèves sur l’aspect neutre, dépourvu d’émotion on pratique à la façon d’Alexandre et de son cheval Bucéphale qui avait peur de son ombre.

Il suffit juste de déplacer le cheval par rapport au soleil en fait.

Dans la situation actuelle je ne pourrais que proposer à tous mes élèves privés de cours hélas durant un certain temps de faire exactement de même dans toutes les activités de leur vie.

Placez les œuvres à distance pour gommer le superflu

Attachez vous à la composition, à une gamme restreinte de couleurs, entrainez vous à changer de point de vue en retournant le tableau s’il le faut.

Effectuez toutes ces choses calmement en vous concentrant de façon « objective »  si je puis dire

La solution ultime que j’ai oublié de donner c’est de vous procurer un miroir de poche et de regarder votre travail par l’intermédiaire de ce miroir là vous serez sur si je puis dire que vous pourrez faire confiance à l’objectivité du reflet que vous apercevrez.

Illustration : Alexandre domptant Bucéphale Louvre Antoine jean GROS

4 commentaires sur “Alexandre et Bucéphale

  1. C’est le plus difficile, chez les élèves, peindre l’intention, car l’intention, c’est subjectif… Et les élèves s’attachent au concret, sinon ils seraient pros, ou profs… Vous avez fait là une bonne analyse de la difficulté d’enseigner le peu que nous savons…

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    1. Merci Christine ! L’intention est en premier lieu neutre à mon avis dans l’absolu puis l’élève l’interprète subjectivement et le travail du prof est de tenter de lui faire saisir plus ou moins consciemment cet écart en s’appuyant sur des conseils sur des éléments « neutres » pour l’aider à dépasser cette subjectivité. Évidemment que ce n’est pas toujours facile mais quelle joie quand on y parvient ! Belle journée !

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