La récurrence des images

Peut-être que ça t’arrive à toi aussi, ces images qui reviennent avec une insistance pénible, des scénettes de la vie de tous les jours, en général pas vraiment les bons moments. Peut-être que ça dépend aussi de la configuration de la mémoire de chacun. Certains dont je fais évidemment partie s’acharne à ressasser toujours certaines images traumatisantes, comme si elles ressemblaient à des babouchka rouges et blanches et qu’à chaque fois que l’on en dévissait une, on y découvre une autre, plus petite, et ainsi de suite.

Peut-être que cette éternelle question en suspens, qui sommes nous vraiment profite ainsi de ces images obsédantes pour essayer de se frayer un chemin jusqu’à la conscience ? Peut-être qu’elles servent à quelque chose, qu’elles ne sont pas là à accaparer l’esprit tout entier durant des heures parfois pour rien.

En ce moment je revois nettement la maison familiale enfoncée dans le creux juste après le virage, c’est le soir, un soir d’hiver et j’ai peiné un peu sur la pente givrée pour sortir les poubelles. C’est à ce moment que j’ai entendu le bruit de la collision et puis ce hurlement aigu qui n’en finissait plus de me vriller les tympans.

Et puis j’arrive à dépasser la paralysie que provoque le son et je le vois.

Un chien loup éclairé par le réverbère halete sur le talus en gémissant . Son pelage est taché de sang et j’ai en même temps peur de m’approcher de lui qu’une sorte de volonté étonnante de venir quand même voir ce qui se passe.

Une volonté du vivant qui s’intéresse au vivant tout simplement je dirais.

J’ai avancé la main doucement pour lui caresser la tête mais il s’est mis à hurler à nouveau et la paralysie m’a à nouveau atteint par les tympans.

J’ai retiré la main parce que je me suis dit qu’il risquait de me mordre.

Et j’ai à nouveau réessayé. Et plusieurs fois de suite.

J’étais seul à la maison ce soir là. Mon père devait être sur la route et ma mère était partie avec mon frère.

Les téléphones portables n’existaient pas à l’époque. Je me sentais totalement impuissant face à ce chien qui soufrait et qui de temps en temps me regardait avec un regard éperdu.

J’ai essayé de me mettre sur le coté de la route pour arrêter les voitures mais personne ne s’est arrêté. Les bagnoles déboulaient du virage à fond et continuaient leur chemin vers la ville proche. Et puis dans les phares qui m’éblouissaient je pouvais apercevoir de petits flocons, la neige recommençaient à tomber.

Je devais avoir un peu plus de 10 ans et je me sentais vraiment mal comme ça à regarder ce chien que j’aurais tellement voulu prendre dans mes bras et embrasser pour lui dire

c’est pas grave mon vieux ça va passer, on va bien arriver à trouver une solution.

Mais rien ne s’est passé comme je l’espèrais.

Personne ne s’est jamais arrêté.Et lorsqu’enfin transit de froid j’ai vu la voiture de ma mère se garer sur le bas coté en face j’ai ouvert le portail pour qu’elle puisse rentrer dans la cour.

J’ai dit y a un chien qui est blessé sur le bord de la route il faut faire quelque chose…

Elle m’a juste dit c’est bien tu as réussi à sortir les poubelles. Aller arrête de faire le gamin on rentre au chaud.

Le lendemain matin la première chose que j’ai fait c’est de sortir pour voir si le chien était encore là. c’était de bonne heure et les éboueurs n’étaient pas loin j’entendais le moteur de leur bahut. J’ai regardé si je voyais le chien mais il n’était plus là. J’ai été en même temps triste et soulagé. C’était bizarre comme sensation.

J’ai regardé une dernière fois un peu autour et puis les phares du camion poubelle m’ont ébloui d’un coup et je suis rentré.

Depuis je n’ai jamais oublié cette histoire, je me la rappelle souvent comme si une partie de moi cette nuit là s’était évanouie avec le chien, Dieu sait comment.

Je revois la façon surtout dont il retroussait les babines pour monter ses dents blanches et pointues quand j’approchais la main pour le caresser. ça m’est resté très clairement. Comme si la seul chose à laquelle on pouvait se raccrocher quand on est blessé à mort c’était cette méchanceté, comme un reflexe de défense.

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