L’absence de but

Lorsque Lafcadio précipite le vieillard qui est assis devant lui hors du train il comprend aussitôt que son acte n’est pas gratuit. Car son action ne sert qu’à atteindre un but : celui de prouver qu’il puisse exister un acte gratuit, sans raison.

J’ai refermé le livre il y a désormais des années sans jamais y revenir. Une belle illusion enterrée à l’intérieur. Après une somme d’efforts et d’espoirs que j’avais entretenue durant des années j’étais tombé sur André Gide et son roman « Les caves du Vatican » et cette rencontre aida en grande partie à l’extinction de mon adolescence.

Evidemment à 17 ans on n’est pas vraiment sérieux et je mis cette certitude de coté encore quelques années, mettons jusqu’à la quarantaine tout en m’obstinant évidemment à m’accrocher à cette bouée que sont les illusions, les croyances, et les personnages qui vont avec. Faute de mieux.

Pourtant à la quarantaine j’étais encore vide de but.

J’avais essayé de trouver un sens à ma vie mais quelque chose clochait à chaque fois. Que ce soit sur le plan sentimental, professionnel, spirituel, rien jamais ne me satisfaisait. Je n’avais pu nourrir que des engouements.

La plupart du temps les buts temporaires que je me fixais n’étaient que des moyens pour attirer l’attention du monde extérieur sur ma petite personne.

Et tant que je n’eus pas compris cette erreur mathématique, vectorielle, j’allais devoir explorer le fameux Samsara si bien décrit dans le Bardo To Dhol Le livre des morts tibétains. Comment l’âme parvient-elle à s’extirper des vicissitudes du désir, des pensées, et des faux sentiments ? Y parvient-elle jamais ? A plus de 60 ans désormais je n’en sais fichtre pas plus sur le sujet, j’en ai bien peur.

Et heureusement que je conserve cette peur. Car que serais-je vraiment sans elle ? N’est ce pas ma compagne la plus fidèle de toute ma vie qui n’a jamais cessé de se métamorphoser en mille apparitions, tantôt envoutantes, tantôt répugnantes ?

Le désir de liberté et la peur d’y parvenir se mêlent encore pour former l’encre dont je me sers pour écrire et peindre.

Voici donc un moyen détourné en but pour remplir la soi disant absence. Pour rendre présente cette absence. Pour entretenir l’absence en tant que présence. Ma propre absence au monde manifestée sans relâche par tant d’actions déroutantes, incongrues, incompréhensibles en tous cas à tout ceux qui se disent « mes proches ».

Manque de maturité.

C’était grosso modo la sentence, le verdict qui tombait régulièrement. Qui tombe encore. On n’allait pas chercher midi à 14 h. Le bon sens prévaut évidemment toujours pour trancher les nœuds gordiens, la tête de Sanson; et celle de Gorgone et toutes les méduses.

Je médusais.

C’était clair comme de l’eau de roche. Cependant qu’une fois la paralysie évanouie le premier geste à accomplir urgemment était de me trancher le cou. Histoire que je ne la ramène pas, que je ne la ramène plus. Plus jamais si possible.

J’ai longtemps cru que ma seule issue serait l’assassinat.

Que ce soit de l’autre ou de moi-même n’avait pas d’importance. L’important était de pénétrer dans ce verbe, d’en saisir le vertige, d’emprunter sa force cinétique pour tranquillement allongé sur mon plumard ensuite me projeter sur grand écran sans relâche l’histoire de tous les crimes où je fus en même temps bourreau et victime.

Je me souviens de plusieurs périodes de ma vie dont j’hésite à parler encore même à des personnes « proches » des personnes « de confiance ». La honte et l’orgueil se mélangent et, comme un cocktail explosif pourrait encore faire péter le peu de relations que j’entretiens avec le monde. Le peu d’illusions qui me reste encore et qui me permettent par lâcheté surement de ne pas en finir définitivement un matin comme celui ci.

Je suis parfois resté enfermé dans la pénombre, des années entières, tous rideaux tirés pour que nul ne détecte le scandale de mon existence. Pour ne plus le regarder en face à travers les yeux d’autrui. Chambres miteuses, palaces, cavernes et phares, j’ai à peu près tout testé et même la foule.

Flirt avec la mort. Obsédant, envoutant, bandant et ce même encore après que tous les masques dont je la revêtais soient tombés..

Les femmes

L’écriture.

La peinture.

Les voyages

Quand je dis que les buts ne furent que moyens je sais de quoi je parle un peu.

Le but final je l’ignore pourtant toujours. Je ne veux surtout pas le savoir. Afin qu’il reste dressé sans doute

comme une pauvre érection

comme dans une cervelle d’intégriste,

une pierre noire, une tombe, une cathédrale, un axiome muet.

Un long silence recréant à chaque instant au sein du brouhaha, l’éternité vierge dont l’obsession de se l’accaparer de la pénétrer de la posséder si vaine encore soit elle

aide à passer le temps.

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