Vider la maison

Dans « la poétique de l’espace » Gaston Bachelard réunit l’essentiel de toute sa philosophie en 300 pages. Comme si ce livre était une demeure également. Chaumière ou hutte comme il aimait cette image de la maison. Ce symbolisme de la maison en tant qu’installation.

Puis construction, collaboration, échanges de rêveries entre l’espace et soi. La naissance de l’idée d’ objets de meubles qui peuplent cet espace comme autant de rêves nourrissant notre volonté.

Avant de la projeter vers l’espace sidéral comme une balle ou un baiser.

La relation intime de Bachelard avec l’idée de maison qui sans doute au delà de son accent de paysan, de provincial qui le rend en premier lieu « suspect » aux élites philosophiques parisiennes, dépourvues pour bon nombre de la fréquentation des rêves, permet une accessibilité au plus grand nombre. A tout le monde. Sauf à ceux là mêmes qui sont philosophes. A ceux qui pensent que le rêve n’a pas sa place en philosophie.

Tout ceux qui pour je ne sais quelle raison ont décidé un jour de « vider la maison » de tout principe onirique.

C’est dire toute l’ignorance de la philosophie certains jours.

C’est dire que la notion d’image est mal comprise aussi, l’image de la maison qui ne s’arrête évidemment pas à la métaphore du foyer ou de la ruine.

Par l’observation en remontant à la coquille, quelque chose évoque une géométrie étrange dans laquelle la nécessité des spirales, du tourbillon, rencontre le cône et le triangle, le sexe féminin et les fractales.

L’idée de chrysalide dans laquelle les logis forment la partie immergée du voyage de notre esprit et de nos corps.

Et, à chaque fois entre deux métamorphoses, la nécessité de vider la maison.

De la laisser vide.

Il y a mille manières de quitter la maison et de la vider. Sans doute en ai je expérimenter de nombreuses sans jamais prendre le temps d’y penser.

Dans l’urgence la plupart du temps

Dans la fiction que nous inventons d’une urgence surtout pour ne pas prendre le temps de réfléchir. Pour ne pas se brûler en laissant trop longtemps le doigt sur la flamme du « foyer ».

Repartir de zéro c’est aussi repenser l’idée de maison, de repenser l’installation, l’habitation, et se souvenir de tous les déménagements passés.

Se souvenir de rester indulgent avec les vieilles obligations d’urgence et d’ignorance.

Claquement de portes et de portails

Sols jonchés de saletés

Comme si la saleté était ce que nous laissons, un fantôme qui hantera les lieux. Un malédiction obligée que l’on s’impose sans le savoir.

Ce fantasme de la maison.

Si proche du fantasme de la mère, de la femme.

Pénétrer à nouveau dans la maison avec l’espoir d’en ressortir et de pouvoir.

De pouvoir cette dérivée étriquée de la puissance.

Car la puissance est énergie toujours renouvelée.

Le pouvoir se perd aussitôt qu’on entrevoit son sommet.

Nous ne sommes pas taillés pour ce pouvoir nous sommes bien plus grand.

Et nous restons dans cette idée étriquée par nostalgie de l’utérus

Parce que l’utérus est cette limite sur laquelle la volonté se brise lorsqu’elle n’est pas issue du rêve.

L’excuse de ces deux mois passés en couveuse pour expliquer ma défaillance avec la volonté n’est t’elle pas une façon de botter en touche ? Une excuse pour comprendre mon absence de volonté. Mon refus aussi de cette volonté là, de cette brutalité ?

Une volonté qui ne naît pas du rêve n’est que brutalité.

C’est à partir de cette brutalité que j’ai tant de fois déménagé. Comme un survivant.

Un malentendu entre puissance et pouvoir.

Ce n’est pas la même chose d’éprouver cette puissance et ne sachant pas quoi en faire , de la métamorphoser en pouvoir. Le pouvoir de tout quitter, le pouvoir de rompre, le pouvoir de se suicider.

Ce qui reste alors de la puissance qui ne s’en va jamais est encore un malentendu.

L’espoir que dans l’ailleurs ce sera bien, ce sera mieux.

On peut créer des coquilles autant qu’on le veut ainsi sans se rendre compte que ce qui ne se modifie pas c’est l’habitant. C’est toute l’illusion du pouvoir.

Je me souviens de la fabrication de mon premier grand chagrin lors du départ de La Grave, de la maison familiale que la famille possédait dans le Bourbonnais. Cette attention aigue que je portais alors sur le moindre détail. La qualité du rouge des prunus de la cour, la vapeur bleutée au dessus des collines qui s’étendaient au delà du jardin au delà du grand champs dont la terre noire avait été fraichement labourée. Du cri particulier de l’oiseau nous survolant dans le ciel alors que nous rangions dans le coffre de la voiture tous les bagages. J’avais tout noté dans le menu, scrupuleusement, jusqu’à la montre que je fis tomber du poignet d’Anne-Marie, mon amie qui était venue m’embrasser juste avant de partir.

10h10. C’est sur cette heure précisément que les aiguilles de la montre se sont bloquées à tout jamais. La montre était brisée, comme le temps était brisé.

Ai je vraiment été heureux dans cette maison ? Je crois qu’elle me faisait autant peur que je l’aimais. Peut-être ne l’aimais je d’ailleurs que pour cela, pour cette invention méthodique de tous les rouages de la peur. J’ai passé là des heures innombrables à m’inventer des drames, des horreurs, des monstres et des fantômes afin de créer la contre clef à la violence de mes parents. A ce malentendu qui transforme l’amour en habitude, puis en insultes et en coups.

A cette puissance qui s’amoindrit en pouvoir.

Ce sont les déménageurs qui se sont chargés à l’époque de vider la maison de la Grave.

Un gros camion. Ils ont réussi je ne sais comment à tout fourrer dedans. Toute ma vie de gamin associée à ces lourdes armoires de chênes, à ces bahuts ces tables et ces chaises qui étaient autant de compagnons dans le cauchemar et la rêverie.

Je les ai tous trouvés changés dans la nouvelle maison. Ils avaient perdu quelque chose de précieux en changeant de décor. Ils devenaient muets et il me fallait vraiment me concentrer pour leur rendre cette parole que je leur avait donnée. Puis peu à peu ils se turent. Ils ne furent plus que des traces de cette vie passée de la même teneur que les photographies que l’on feuillette sans trop s’y arrêter dans les albums.

Il y a donc une hiérarchie aussi dans le pouvoir que nous attribuons aux objets pour nous souvenir de nous. et ce pouvoir s’amoindrit avec le temps, avec la distance. Et, juste retour des choses cette disparition du souvenir correspond à la disparition de notre propre souvenir en général. Le manque de respect, d’attention aux objets n’est peut-être encore que cette colère retournée contre une partie obscure obtuse de nous-mêmes. Une partie qui a perdu confiance dans la puissance du voir.

Pour retrouver une idée saine de maison. Une idée juste. Pour retrouver la puissance de son évocation il m’aura fallu attendre des années. Et étrangement c’est dans une chambre d’hôtel que je l’ai retrouvée.

J’ai passé dans cette chambre presque deux années. Une cellule monacale avec le strict nécessaire. Je m’y suis décomposé totalement. Je crois que Cioran m’accompagnait beaucoup car j’ai conservé son traité de décomposition comme une relique depuis toutes ces années alors que j’ai laissé partir plusieurs bibliothèques dans l’oubli.

Au terme de ces deux années j’ai décidé de quitter Paris et donc ma chambre pour partir au Portugal dans l’espoir d’aller encore un peu plus loin dans l’ailleurs, d’aborder un état d’esprit favorable plus encore à l’écriture. Favorable car moins préoccupé par l’argent la vie y étant moins chère qu’ici.

Jamais je n’avais fait de ma vie un tel ménage. J’ai voulu laisser la chambre nette sans aucune trace de mon passage. Une coquille vide. Une cérémonie en quelque sorte. La netteté m’était apparue comme fondamentale à l’élaboration de tous les talismans à venir.

En partant il restait juste un livre que je n’avais pas rangé. L’Etranger de Camus. Comme ma chère table ronde n’était pas bien stable sur ses quatre pieds j’ai placé le livre sous l’un d’eux ce qui la stabilisa. A l’époque j’ai fait ça machinalement. Il fallait bien ce zest d’inconscience ultime après tant de prise de conscience sur l’importance de laisser place nette quand on vide une maison.

Lorsque je peins le fond est cette étape qui me prend le plus de temps. Je refais parfois 10 fois un tableau dans le tableau jusqu’à ce qu’une couche suffisamment épaisse, rassurante me procure la même sensation que celle d’arriver enfin « chez moi ». A cet instant j’éprouve le besoin de tout recouvrir de Gesso blanc ou noir et c’est à partir de là que je peux peindre vraiment sans y penser.

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