D’une ivresse à l’autre

Parmi les milles façons d’aborder l’existence, sans doute que la première à portée de ma main aura été l’ivresse. L’amour fut cette ivresse. Cette tentative de combler le vide inouï éprouvé dès l’origine.

Il m’était essentiel de tout aimer. Depuis le ver de terre que je découvrais avec délice sous le fumier du jardin à l’étoile du berger que je regardais me saluer sur le chemin des écoliers. L’ivresse de l’amour infini envers toute chose sur laquelle mon œil se reposait. Cette fuite éperdue dans l’amour pour ne pas vouloir regarder bien en face l’horreur.

Un combat perdu d’avance mais dans lequel je me serais longtemps battu on ne peut plus vaillamment allant de défaite en défaite sur ma vieille jument Rossinante accompagné de moi seul à la fois valet et maitre, Sancho Pansa et Don Quichotte projetant à nous trois une ombre unique que je ne déniais pas voir.

Cela ne me parait pas étrange de transformer en Dulcinée la moindre coccinelle, la moindre souillon, comme le disait Georges Brassens : « Cette fille est trop vilaine il me la faut. »

Cette terre toute entière était trop vilaine et il me la fallait quand j’étais petit garçon.

L’ivresse du savoir arriva plus tard. Comme un ogre toujours affamé j’engloutissais tout ce qui était imprimé. Dans n’importe quel ordre de n’importe quelle manière, assis couché debout , dans les transports en commun, dans les jardins publics, assis sur un banc d’église, ou sur le rebord d’un lit. Lire était aussi cette ivresse. Une transmutation qui s’opéra à la sortie de l’adolescence.

L’ivresse du vin arriva naturellement quand je compris mon désordre et mon absence d’axe. Cette lucidité soudaine m’entraina vers tous les bistrots, toutes les beuveries et pour finir à boire seul de plus en plus.

L’ivresse de l’alcool avait l’avantage de se distiller par la variété que pouvait emprunter sa nature. Le vin était le socle, puis la bière peu à peu, jusqu’à ce que je découvre le whisky et la gniole. L’apéritif trop sirupeux ne me convenait guère, trop doux à part le pastis.

Ensuite il ne s’agissait que de réordonner l’univers en explorant toutes les combinaisons possibles depuis le matin au soir. Parfois me relevant la nuit pour tester une nouveauté.

J’avais tenté la manière progressive. Quelques whisky dès l’aube accompagnant le café, puis les Ricard à partir de 10h pour parvenir à la bière vers 12h. Puis je revenais lentement sur mes pas en sens inverse jusqu’au soir.

Il existe un art de l’ivresse comme il existe un art de peindre.

L’ivresse de la parole fut assez tardif. D’une timidité maladive je ne su pendant des années quoi dire et à qui.

Ce qui la déclencha fut l’apprentissage de l’anglais étonnamment. J’avais un merveilleux professeur qui s’appelait Monsieur Nury au Collège de l’Isle Adam. Il avait eu cette idée formidable de nous enseigner la langue de Shakespeare en nous faisant jouer des scénettes de théâtre. Ce fut l’une des premières fois de mon existence où m’exposer en public ne fut pas un véritable calvaire.

Sous couvert de ce personnage dont j’avais appris le texte, dans cette langue étrangère, il m’était apparu abordable de monter sur l’estrade et de m’exprimer. De plus en plus facile et même je crois que j’y pris en peu de temps un véritable plaisir.

Il est possible que ce soit à partir de là que la confiance en l’utilisation des personnages ainsi qu’en les diverses tons qui s’y rattachaient permit cette transmutation de ma timidité vers quelque chose qu’on pourrait appeler de la fierté.

Mais cette fierté était soumise à tant de houle et je cherchais tant à la conserver coute que coute que je finis par en faire une sorte d’orgueil insensé.

Je me mis à parler comme un possédé parle divers langues étranges, mais en usant toujours du français cependant. J’avais acquis je ne sais comment cette faculté d’imitation qui permet à la fois de s’exprimer en argot parisien ou bien la langue châtiée des bourgeois de Neuilly. Sans doute que la télévision devait y être pour beaucoup. Elle me fascinait et j’étais capable de rester captivé par sa lueur bleutée des jours entiers sans ciller.

J’absorbais toutes les tonalités , les mimiques, l’accent tonique je m’enivrais littéralement du parlé tout comme je m’enivrais des différents alccols.

Dans les bistrots que je fréquentais à Saint Germain des Près J’ajoutais à la bière et au whisky des bribes de François Villon, des passages entiers de Maurice Blanchot avec un zest de Wittgenstein pour alterner. Ainsi toutes les formes de l’ivresse se retrouvaient dans le même flacon le même homme accroché comme une épave au zinc toujours propre comme un sou neuf que les serveurs se relayaient pour astiquer.

L’ivresse du sexe est du même tabac sauf qu’elle arriva plus tardivement comme une tentative de sevrage de toutes les autres.

Je rejoignais la caste d’une voyoucratie nauséabonde qui prend sa source quelque part entre la rue Blondel et la rue Quincampoix. Tour à tout micheton ou julot ça n’avait pas d’importance, avec ma guitare en bandoulière haranguant les foules avec du Bruant ou du Mac Orlan, l’argent qui tombait dans mon chapeau n’avait de valeur que celle de m’accorder un brin de chaleur humaine pour me reposer. Et bien sur payer le reste ensuite.

L’ivresse du sexe procurait un sacré vertige et j’y perdais souvent mes billes étant fleur bleue de nature je mélangeais tout sans modération ni art surtout.

Les plus bons coups devenaient des épouses potentielles et des mères probables pour me perpétrer et je me débattais encore un certain temps pour comprendre qu’un cul n’est pas un cœur. Erreur anatomique s’il en est.

Cette ivresse du sexe fut celle dont j’eus le plus de difficulté à m’extirper. Et sans doute qu’il ne me faut encore jurer de rien aujourd’hui tant il suffit d’une fois…comme pour la cigarette.

Dans le fond je n’ai appris la vie qu’au travers de mes addictions. L’écriture et la peinture sont d’ailleurs des addictions comme les autres, des possibilités de m’enivrer ni plus ni moins.

C’est que l’imposture d’exister est terrifiante tu le sais, peut-être que toi même tu es passé par là, ou par un autre chemin.

Tous les chemins finalement ne mènent ils pas à cette ivresse ? A moins que peu à peu on apprenne à transformer aussi l’ivresse en « savoir boire » c’est moins intense évidemment plus raffiné et je ne sais pas si on y gagne vraiment au change.

image : Peter Paul Rubens – Banquet d’Achéloüs

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