Brûler la vie

On me l’a souvent reproché en ajoutant qu’elle avait deux bouts. J’aurais brûlé ma vie par les deux bouts. C’est m’accorder une importance exagérée. Car qui suis je vraiment pour avoir un tel pouvoir… J’aurais plus tendance à reprendre cette phrase dans un autre sens en disant que la vie m’a brûlé, elle a tout calciné en moi. Et je l’ai effectivement regardée faire sans trop m’y opposer.

Je me souviens d’un texte de Joseph Beuys où il énonce ce qui deviendra  » sa mythologie individuelle » et dans lequel il évoque la notion de flamme. Mais comme il a commencé dans la vie par une vocation de guérisseur, il avait effectué des études de médecine, cette flamme dont il parle est une flamme douce, elle n’a rien à voir avec l’incendie.

voici un de ses propos receuilli en 1979 lors d’un entretien à propos d’une « crise psychique » qu’il relate :

« Je pense que les événements les plus globaux sont toujours étroitement liés à ce que les gens appellent une mythologie individuelle. Car pendant cette période, il n’y eut pas seulement une recherche globale aboutissant à une théorie, que l’on pourrait écrire sur un tableau noir comme un schéma, mais ce fut aussi une période très productive avec beaucoup de concepts et ce que l’on définira plus tard comme des traits initiatiques chamanistiques. Aussi, beaucoup de dessins furent produits avec un caractère radicalement différent des schémas dits “théoriques” du corps social. Il y eut également à partir de cette époque des sculptures, puis des objets et des performances, des actions à caractère intermedia, avec l’acoustique ou la musique. Ces derniers étaient dans la suite très logique des concepts déjà présents dans les dessins. »

Bon.

On revient toujours finalement à la source d’un feu, d’une flamme et à la façon de l’exprimer. Et aussi à la question du pourquoi certains individus se sentent ainsi investis par la nécessité de vouloir l’exprimer.

C’est une préoccupation.

Pourquoi ne pas rester silencieux et brûler sans faire de tapage. Jouir de la morsure ou de la douceur de cette flamme en n’emmerdant pas les autres ?

Possible qu’il y ait après tout cette volonté contre laquelle il ne sert à rien de lutter.

Une volonté venant du feu lui même à se nourrir et à se propager au delà du foyer primitif.

Et dont nous ne serrions que le bois dont il se sert. Des bois de différentes essences, plus ou moins combustibles, dégageant plus ou moins de fumées.

Avons nous ce pouvoir même provenant de la volonté individuelle seule de régler la flamme ?

C’est une question que je ne me pose que tardivement. J’aurais adoré me la poser à 20 ans en pleine fournaise. Et à 40 en observant la nudité des terres brûlées.

Comment négocier avec le feu, apprendre à l’amadouer. A rendre utile l’étincelle ?

C’est sans doute en filigrane une histoire de l’humanité dont on ne parle pas beaucoup.

Ce rapport au feu reste contraint aux quelques pierres que l’on installe autour et désormais aux ravages qu’il effectue sur de plus en plus vastes étendues.

Malgré toutes ces années, ces siècles, ces millénaires rien n’y a fait nous restons pour la plupart étrangers au feu. Nous avons amoindri sa noblesse en confort où nous l’avons élevé au rang de monstre lorsqu’il nous dévore.

Il m’a brûlé ce feu depuis le début de ma vie et cette étreinte m’était nécessaire, en tous cas je n’ai pas su faire autrement que de me consumer à son contact.

Je ne me souviens plus des nombreux constats d’orgueil qui m’ont permis de le côtoyer ainsi à chaque fois pour me donner de « bonnes raisons ». Pour ne pas glisser dans un écart trop grand avec les autres. Ne pas devenir cinglé.

Chaque raison que je découvrais devenait une croyance. Exactement comme le dit Beuys, une « mythologie personnelle » qui me transforma d’abord en martyr, en hors la loi, puis en chaman et à la fin en peintre et écrivain.

Domestiquer le feu est un vilain mot d’autant que je pense qu’on n’y arrive pas vraiment, qu’on se trompe. Si l’un des deux doit être domestiqué ce n’est certainement pas le feu, mais celui qui s’y chauffe et s’y brule continuellement parce qu’il est une part consubstantielle de lui-même tout simplement. C’est sa nature de bruler et voilà tout.

Quand aux deux fameux bouts par lesquels on brûle une vie il y aurait encore beaucoup à dire sur leur nature. Ce sera peut-être pour un autre texte à venir.

En attendant pour me réchauffer il me reste le café et l’espérance de bien remplir la journée.

Illustration « objet mystique  » Joseph Beuys 1969

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