L’infidélité

Lorsque la fidélité devient insoutenable, lorsqu’elle parait te plonger dans un sentiment de sottise absolue c’est un effort à produire sur soi-même que de pénétrer dans l’infidélité. La plupart du temps on n’y réfléchit pas. La plupart du temps on est infidèle par reflexe si je puis dire. Ensuite ce reflexe s’auréole de tout une kyrielle de jugements plus ou moins négatifs qui ont pour but de te faire éprouver un sentiment coupable. D’ailleurs beaucoup de personnes que l’on dit « fidèles » ne le sont que pour éviter de se sentir coupables. D’avoir une sale image d’elles mêmes.

D’autres restent fidèles car elles ont trouvé dans la relation amoureuse ou amicale un sillon à creuser dont la richesse est telle que ces personnes n’éprouvent pas le désir de s’écarter de ce sillon, parce qu’elles savent qu’ailleurs, à peu de choses près, est pareil à ici.

Parmi la foule de personnes que j’ai pu rencontrer dans ma vie j’ai toujours porté une attention particulière à la position qu’elles semblaient adopter sur cette notion de fidélité et d’infidélité. Cela me vient probablement des premières trahisons que j’ai pu endurer dans mon enfance, à commencer par ce que j’ai pu imaginer être celle de ma mère qui m’a expulser de son ventre précocement pour me confier à une couveuse.

Je doute avoir éprouvé à ce moment là le sentiment de la trahison que j’ai construit probablement des années par la suite et dont la couveuse aura pour moi représenté un symbole pudique.

Les infidélités de ma mère se sont souvent confondues avec l’image d’elle qui m’en est resté que je ne peux pas ne pas m’interroger sur cette confusion, sur cette exagération.

Peut-être parce que de mon coté j’ai suffisamment acquis de distance désormais pour ne plus éprouver de désagrément à revisiter le passé.

Je pensais à cela hier en rangeant tous ce fatras de papiers administratifs, toutes ces notes éparses prises au cours de mes lectures, tous ces cours laissés en vrac que je n’ai jamais véritablement pris le temps de relire. Je crois que mon désordre vis à vis de la paperasse provient surtout de cette sensation désagréable que le mot « passé » me procure aussitôt que je me mets à me souvenir.

En songeant à ces notions de fidélité et d’infidélité tout en triant toute cette paperasse quelque chose de doux est soudain advenu. L’effort avec lequel j’avais entrepris cette tache et que j’ai du maintenir durant quelques jours, semble déboucher sur un niveau plus élevé de compréhension des choses.

Alors que j’ai du déchirer et jeter beaucoup avec une sorte de violence et de hargne, des sacs poubelles entiers, cette violence et cette hargne se sont transformées en attention.

Désormais je prend chaque papier et je l’examine, je retrouve la période, des anecdotes, mes sensations et mes sentiments associés à cette époque. Chaque papier est susceptible d’être le déclencheur d’une mémoire enfouie, jamais revisitée parce que la couleur que je lui associais hier encore était le noir.

Aussi j’ai l’impression que ce travail de fouille, de tri, de classement dépasse largement le simple but que je croyais m’être fixé. Je croyais que faire de l’ordre dans tous ces papiers me permettrait d’y voir plus clair et de rendre plus facilement accessibles tous ces documents. Mon souhait risque d’être comblé bien au delà de mes attentes.

Car c’est de toute mon expérience de la vie que ces papiers me parlent. Cet amas informe qu’ils ont fini par représenter et que j’ai longtemps considérer comme un empêchement, un obstacle c’est tout mon passé, ma mémoire dont, pour je ne sais quelle raison, je ne veux jamais entendre parler.

Sans doute n’ai je jamais voulu en entendre parler avant de parvenir à me construire une oreille juste tout simplement. Cela semble parfaitement stupide, complètement fou ou d’une sagesse qui dépasse ma simple compréhension logique du monde, mais j’ai l’intuition de n’être pas loin de saisir le sens du désordre, celui de ma vie toute entière sous l’angle de cet éclairage. Ou de cette audition retrouvée si je puis dire.

Et si je me trompe ce n’est pas grave, cela peut donner naissance à un texte que je pourrai lire plus tard ou pas selon le bon vouloir de la Providence.

« Toutes des salopes » voilà comment Mr Untel, psychanalyste que je rencontrai un jour me causa des femmes en aparté alors que nous allions pisser dans les profondeurs d’un restaurant de cette ville. Puis il enchaina sur les vertus de l’infidélité en déclarant haut et fort que la fidélité était cette qualité bourgeoise inventée par les bourgeois pour conserver jusqu’au lit la sacro sainte idée de propriété.

A l’époque j’avais été choqué et comme ça pressait, je n’ai guère perdu de temps à disserter. Il pouvait y avoir là dedans autant de vrai que de faux comme d’habitude. Et puis cette saillie était tellement impromptue alors que quelques minutes auparavant nous dinions avec nos épouses en évoquant des concepts philosophiques de haut vol que le contraste fut pour le moins saisissant.

Une fois soulagé et plus léger j’ai mis cette anecdote de coté et j’ai rejoins la table, me refaisant une posture bienveillante car je ne savais pas vraiment quoi faire d’autre.

Ce qui m’est surtout resté de cette parole est la violence avec laquelle elle avait été imposée. Le contenu est toujours quelque chose de fluctuant tu le sais bien, mais l’intention, l’énergie, le timbre, l’intonation, voilà ce que j’ai l’habitude d’éplucher jusqu’à parvenir au blanc, à la pureté de cette énergie si je puis dire et regarder ce qui l’obscurcit ou l’entrave.

Dans cette voix qui utilisait la péremption pour s’exprimer il y avait de la souffrance, des trahisons mal digérées, du malheur et surtout de l’ignorance établie par l’obstination à tout faire entrer de cette énergie dans l’aspect mental, logique d’une représentation du monde.

Aujourd’hui nous ne nous voyons plus depuis des années, mais je conserve de bons souvenirs ce cette relation un peu étrange. Ce couple, lorsque j’y repense, mobilise une fois le ressentiment produit par la distance que nous avons placée, eux comme nous, et les raisons de cette distance, de la sympathie, un peu de tristesse et surtout une compassion tendre.

D’une certaine façons nous avons été infidèles à cette amitié tous les quatre de façon différente.

Un sage a dit: la seule chose qui ne change pas c’est le changement.

J’ai parfois songé à cela en le mélangeant avec cette interrogation sur l’infidélité. Nous vivons tous plus ou moins au centre même de ce chaos qui est en nous et dans le monde en tentant d’installer des repères rassurants. Mais à la vérité beaucoup de ces repères ne tiennent pas, ne sont pas suffisamment ancrés dans un sol et plantés dans le ciel. Tout simplement parce que ce sont des repères « prêts à porter » , des repères que nous ne fabriquons pas personnellement. Pas d’étonnement qu’ils finissent par exploser, par se dégrader dans l’obsolescence programmée dans laquelle ils auront été forgés, pour des raisons morales, économiques politiques, ou religieuses.

L’infidélité est peut-être cet écart que nous tentons d’installer avec ces principes moraux dans lesquels nous avons du mal à rentrer comme des mains dans des gant trops petits, des pieds dans des souliers étroits.

Je me rappelle avoir lu un livre sur la vie des geishas, et l’un des critères de beauté qu’on leur impose est d’avoir justement de petits pieds. Pour obtenir cela nous n’imaginons pas les souffrances que les fillettes doivent traverser en marchant avec des souliers volontairement trop petits pour y parvenir. Pour parvenir à cette image de prostituée raffinée où l’homme pourra se lamenter et jouir tout son saoul en constatant la fragilité de ses points de repères et tout l’ineffable qui se trouve au delà de leurs frontière.

Illustration « Geisha » Peinture à l’huile Patrick Blanchon.

3 commentaires sur “L’infidélité

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