Les pommes de terre

Dans le champs qui s’étend au delà du mur du jardin, le paysan récolte les pommes de terre. Il faut attendre le soir pour ne pas être vu et glaner ce qui n’a pas été ramassé encore. Ma mère me confie le panier d’osier, elle place une feuille de papier journal dans le fond, me caresse les cheveux et conclut par un « sois discret » qui marque le pacte de complicité que nous avons signé tacitement vis à vis de ce larcin.

C’est l’heure qu’on appelle « entre chien et loup », les contours des arbres et des maisons deviennent flous et le bleu est la dernière couleur qui résiste à l’engloutissement de la nuit, un gris bleuté où déjà le noir a pénétré.

Je saute par dessus le mur avec agilité et mes pieds touchent la terre meuble du terrain qui s’étend jusqu’au pied des collines. Les formes douces toutes en courbes qui évoquent une réunion silencieuse d’odalisques. Je marche prudemment pour ne pas laisser trop de traces profondes en variant l’amplitude de mes enjambées. Et je me mets à quatre pattes comme un aveugle pour ne plus me guider que par le toucher.

Les feuilles des plantes sont un peu rugueuses comme la tige à laquelle elles s’accrochent et que mes doigts suivent pour trouver le point de contact avec le sol. c’est là que sont les patates que la machine du paysan n’a pas pu emporter. Elles sont soit trop grosses ou trop petites suivant le réglage du calibrage des dents de l’arracheuse.

J’aime le contact de la pomme de terre avec la main. Elle me procure une sensation dans laquelle se mêle le mystère de la terre et la simplicité du quotidien. C’est une sensation rassurante car dans le poids du tubercule quelque chose d’invisible semble trouver l’équilibre et le partage avec qui le prend en main. Ramasser des pommes de terre me procure une assise, une base, sur lesquelles je peux entrevoir une réalité indiscutable.

C’est entre juillet et aout que je suis ainsi envoyé comme estafette à la nuit tombante sous la voute étoilée. Je dois avoir à peine 7 ans et j’éprouve en sautant le mur du jardin une sensation délicieuse de liberté et de toute puissance physique. Presque aussitôt la frontière du jardin franchit mes sens semblent augmentés par le risque et le danger qu’il peut toujours y avoir de se faire surprendre.

Le fait de passer outre ce danger allié à l’obscurité et d’atteindre à cette intensification des sens est une expérience qu’on ne peut pas vivre dans la lumière du jour.

Dans cette complicité tissée avec ma mère, les rares souvenirs où je peux retrouver cette complicité dans ma mémoire ne signifie pas qu’ils soient seulement rares. Peut-être sont ils si intenses et exotiques, décalés de ce dont on se souvient de logique et de « normal » dans une relation filiale bornée par les hauts murs de l’éthique et de la morale.

La pomme de terre est devenue dans ma vie une sorte de symbole évoquant ce « je ne sais quoi » d’étrange que nous partagions elle et moi sous couvert de ces menus larcins.

Elle fut aussi un ingrédient incontournable de nombreux plats qu’elle préparait pour mon frère et moi lorsque mon père, voyageur de commerce s’absentait de la maison parfois de longues semaines.

Elle pouvait la cuisiner de tant de façons diverses à ces moments là que je pouvais éprouver comme une sorte de continuité silencieuse de cette complicité fondée sur le vol.

En soupe délicieuse, la pomme de terre découpée en morceaux sur lesquels elle ajoutait un peu de beurre et de lait. Et j’étais alors hypnotisé par tout ce qui pouvait se produire de bizarreries de formes lorsque ces éléments entraient en contact. C’est comme si le beurre se souvenait du lait et le lait du beurre. On pouvait voir ces formes dialoguer entre elles comme des personnes. Parfois elles se rapprochaient prêtes à s’embrasser et à s’unir et d’autres fois tout le contraire.

Tandis que les morceaux de pommes de terre, blancs et silencieux, émergeaient de la surface de ce mélange comme les pyramides d’Egypte survivants au déluge.

D’autres fois ma mère avait pu faire l’emplette de quelques bas morceaux d’agneau ou de mouton et elle nous annonçait victorieusement qu’on allait encore pouvoir se régaler d’un bon ragout.

C’était principalement l’été qu’elle ajoutait les pommes de terre dans la marmite, les autres saisons elle se rabattait sur les haricots blancs. Mais toujours il y avait du vin blanc dans la sauce ! Et rien que d’y penser je salive.

Par son ingéniosité à nous faire découvrir tant de saveurs elle nous enseignait sa sensualité de femme au delà de l’image de mère avec laquelle nous la considérions mon frère et moi. Et je n’ai qu’à me souvenir du gout de tous les plats qu’elle préparait, toujours en testant tel ou tel ingrédient nouveau, pour retrouver cette excentricité qui à la fois m’effrayait beaucoup chez elle et m’attirait évidemment tout en même temps.

Des années plus tard lorsque je découvrais le travail de Vincent Van Gogh l’un de ses tableaux me fit monter les larmes aux yeux sans que je ne puisse comprendre pourquoi.

La vie nous avait séparé depuis des années et soudain je tombais sur le tableau intitulé « les mangeurs de pommes de terre »

J’étais parti à Amsterdam presque sans un rond comme d’habitude et sur un coup de tête j’avais jeté mon dévolu sur cette ville que je ne connaissais que par ce qu’en avait chanté Jacques Brel. J’imaginais que l’aventure à cet instant de déprime carabinée que je traversai devait surement se trouver là bas.

En fait j’errais dans les rues cet hiver là et je découvrais que le vide parisien se confondait avec le vide hollandais ce qui sans doute marqua pour moi un terme à l’illusion de l’ailleurs.

Mais je fis cet effort de m’intéresser à la culture pour m’extraire de mon ennui et je pénétrais à l’heure du déjeuner, cette heure éprouvante où je voyais tous les hollandais se goinfrer de petits sandwichs, dans le musée Van Gogh.

Quand je vis ce grand tableau tous les autres autour disparurent. Je crois qu’il devait correspondre à mon état d’esprit du moment dans la noirceur que je pensais y apercevoir.

Mais ce n’était pas cela qui m’attirait. C’était sa lumière étrange, une lumière qui avait été revisitée probablement par le peintre à partir d’une réalité frustre pour en faire quelque chose qui touche au sacré, à l’invisible.

Et quelle ne fut pas ma surprise de voir le nom de ce tableau et les pommes de terre comme centre névralgique de celui ci.

Vincent Van Gogh écrivait beaucoup sur sa peinture et il considérait ce tableau comme un événement marquant de sa carrière de peintre. Un tableau au travers duquel il se reconnaissait comme « un peintre authentique. » et la notion qu’il s’était construite de l’authenticité était basée sur la frugalité et le rapprochement avec la simplicité des pauvres et des gens simples dont lui même se targuait d’être issu.

Peut-être que finalement un peintre qui parle de son travail n’en voit qu’une bien pauvre partie pour avoir l’air d’appartenir à un groupe, pour bénéficier d’une reconnaissance d’un groupe, pour « plaire » même au besoin à un groupe inconsciemment.

Une hypothèse intéressante que mon rapport personnel à la pomme de terre me propose c’est que le peintre évoque ces relations étranges de l’enfance avec la mère et qui se produisent bien en deçà de ce que nous pouvons en conserver dans notre mémoire ordinaire.

Sans doute parce que cette mémoire ordinaire en occulte une autre, trop extraordinaire pour qu’elle nous serve à quoi que ce soit.

4 commentaires sur “Les pommes de terre

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  1. Merci Patrick pour ce beau partage.
    Les mangeurs de pomme de terre est le tableau qui ma le plus impressionné au musée d’Amsterdam.
    Je suis aussi très « fan » ds carnets d’esquisses.
    Et pour finir sur une touche d’humour, mon plat préféré est le gratin de pomme de terre évidement en lien avec l’enfance et la mère :-))

    Aimé par 1 personne

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