L’inconfort de vivre

L’attrait pour l’inconfort m’étonne. Pour un peu je prendrais un peu d’argile pour en modeler une petite statuette. En fabriquer une divinité tutélaire. Car finalement aussi loin que remonte le souvenir cet inconfort est toujours présent. De là à le nommer l’inconfort de vivre si grandiloquant cela peut t’il paraitre, je me suis dit que ça pourrait être un bon titre.

L’inconfort du corps en premier lieu. Cette difficulté à l’habiter, à se l’approprier à le hisser au haut de la tonnelle pour l’installer comme un guetteur. Il y a seulement quelques jours que ce souvenir m’est revenu. Je me suis demandé de quelle essence était l’arbre sur lequel je me juchais aussi maladroitement en m’écorchant les genoux.

Cet inconfort du corps aura été sans doute une préoccupation majeure de mon enfance. Cette gène inouïe qui transformera le regard de l’autre en invective revenant à sa source sans relâche. Ce refus de mon propre reflet qui, par la rencontre assurée du mensonge que je devais y projeter, m’obligeait à m’écarter de tout regard étranger.

En ce temps là mis à part le père Bory qui venait discuter quelques instants avec moi je ne voulais voir personne. Je grimpais aux arbres et je m’enfermais dans mes rêves.

Et notamment j’affectionnais particulièrement la tonnelle- un vieux saule- dont j’épluchais le plus méthodiquement que je le pouvais les branches à ma portée pour confectionner des arcs et des flèches.

Je n’étais satisfait que lorsque je parvenais à l’âme du bois. Sa blancheur affolait quelque chose en moi, le blanc provoquait une résonnance particulière qui sans doute était en relation avec une idée de pureté que je pensais déjà avoir perdue, bien avant que je n’atteigne mes 7 ans.

Avec un tel arc et de telles flèches que je décochais vers le ciel nul doute que je cherchais à atteindre quelque chose qui ne cessait de m’échapper toujours. La relation entre l’intention et le but m’échappait et j’avoue qu’à 60 ans désormais elle m’échappe toujours.

Je crois que c’est en voulant explorer plus avant cette relation que j’ai erré toute ma vie d’inconfort en inconfort.

Je ne m’en plains pas.

Cette recherche était aux yeux du monde qui m’entourait une pure perte de temps les rares fois où il m’est arrivé de vouloir en parler. Si bien que j’ai passé des années dans un mutisme épais. J’ai pénétré dans la solitude en ayant compris intuitivement qu’il valait mieux la boucler. Et je n’entretins plus avec le monde qu’une parole de surface propice à obtenir « le boire, le manger , le demeurer et le travailler. » ce mode infinitif qui n’engage pas le personnel.

Parallèlement à cela je m’exerçais à pénétrer chaque fois plus avant dans l’inconfort comme dans une jungle peuplée de temples disparus, de plantes inconnues, et avec cette délicieuse sensation que le danger pouvait surgir à chaque instant de tous cotés.

Si par exemple je m’apercevais que le bruit de la rue me dérangeais, je me levais de la table où je travaillais et allais ouvrir les fenêtres en grand. Le bruit pénétrait alors à flot dans ma chambre et je m’exerçais à l’absorber tout entier en moi en même temps que j’effectuais mes taches quotidienne pour m’y habituer.

Ainsi je transformais peu à peu cet inconfort auditif en bruit de fond et il finissait par devenir une habitude avec laquelle je vivais peu ou prou.

Il en était de même pour tellement de petits jobs dans lesquels je me louais et dont les lieux étaient parfois extrêmement éloignés de cette chambre. Qu’à cela ne tienne, je réglais mon réveil plus tôt en me donnant une bonne marge afin de ne pas avoir à me presser pour m’y rendre le matin.

J’empruntais des métros, des bus, des trains et je pratiquais la marche à pied sans jamais me plaindre vraiment car dans mon for intérieur cela participait pleinement à la fois à l’étude de l’inconfort comme chemin pour approcher cette fameuse relation entre intention et but.

Dans le fond je n’avais pas d’autre intention que de boire, manger, dormir et continuer cette fameuse étude. Ma vie n’avait de sens véritable pour moi qu’en l’utilisant pour comprendre cette relation entre l’intention et le but.

Je n’avais pas d’autre ambition que de continuer à m’acharner dans l’inconfort pour y voir clair.

Je pourrais dire aussi que j’ai choisi cet inconfort dans mes relations avec les autres de la même façon. Notamment en matière de femme il m’aura fallu toujours aller vers les plus désespérées, les plus toxiques afin qu’en m’y frottant je remette à chaque fois mon existence en jeu. Je ne dis pas que je ne les ai pas aimées ces femmes. Bien sur que oui. Simplement je les ai aimées malgré elles si je puis dire. Au delà de leur aspect toxique.

Dans leur être.

Ce qui leur faisait une belle jambe évidemment.

Inconfort donc à tous les étages pour poursuivre une question qui n’a jamais cessé d’en produire d’autres des questions, à la pelle.

Un jour un vieil amant racorni et aigri de la femme avec qui je vivais et que j’avais rencontré fortuitement sur le seuil de l’immeuble me dit : jeune homme il faut que vous vous trouviez un nid.

J’ai vu un sexe ouvert ouvert entouré de poils dans lequel il avait du tenté de s’engouffrer en vain. Je n’ai rien répliqué. Je lui ai souri tristement et je ne l’ai plus jamais revu.

Au bout du compte suis je si différent de la moyenne des gens comme il m’arrive encore de le penser tant j’ai peu confiance en moi ?

Chacun suit une voie inconfortable en s’en rendant plus ou moins compte et peut y associer de la honte ou de la fierté peu importe.

Mais si quelqu’un peut m’expliquer la relation entre l’intention et le but, un but bien sur qui ne soit pas illusoire, je suis prêt à lui payer des nèfles.

2 commentaires sur “L’inconfort de vivre

Ajouter un commentaire

    1. Oh oui mais qu’est ce qu’on met du temps déjà à comprendre cette nécessité.. et puis aussi s’avouer à soi même clairement qu’on est artiste pour de vrai ! moi je confond toujours artiste et bavard … même aujourd’hui !
      Merci Christine et bonne journée !

      Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :