Egaré dans l’arctique

Grande Ourse et petite Ourse sont invisibles. La nuit est épaisse et il fait froid. J’avance pour me réchauffer. Pour m’accrocher à cette illusion encore que le mouvement provoque une énergie, un échauffement. Il y a longtemps que j’ai perdu les chiens, le traineau. J’ai bien tenté de sauver quelques objets du désastre, mais leur poids m’entravait, je les ai abandonnés près d’une congère quelque part, juste après avoir quitté l’ile de Jan Mayen et son volcan, le dernier volcan avant d’atteindre le sommet de la Terre.

Depuis quelques jours mon seul objectif est d’atteindre ce point ultime. Ensuite peu importe ce qui arrivera.

En marchant ainsi péniblement un pas après l’autre j’ai parfois le sentiment d’une présence chaleureuse qui m’accompagne. Bien sur j’ai pensé à tous les défunts de ma famille. J’ai tenu quelques jours avec cette idée d’être une pointe de flèche ou de lance fabriquée par toutes les générations avant moi, destinée à percer je ne sais quel mystère qu’ils n’avaient pu résoudre.

Au bout du compte j’ai réduit ce mystère à un symbole à trouver quelque part dans le froid et la glace. Perdu ainsi dans l’infini tous les symboles ne se valent ils pas au final ?

Possible que je sois déçu et que je ne parvienne qu’à percevoir un simple piquet muni d’un quelconque drapeau.

Ce n’est pas grave, j’ai déjà pris en compte cette déception et l’espoir qui se dissimule toujours derrière.

L’idée est d’aller jusqu’au bout de cette croyance absurde qu’on puisse s’extraire de la médiocrité en effectuant un coup d’éclat.

Passer du ressentiment le plus boueux à la joie sauvage de se découvrir « surhomme ».

Et une fois que l’on a compris cela, toute cette supercherie. Je ne cesse plus d’y penser, de rire comme un fou en marchant dans le froid et la nuit sans boussole, sans carte, sans nourriture et n’osant même plus m’arrêter pour dormir, que reste t’il vraiment alors ?

Le mouvement seul reste. Un pas après l’autre au delà même de toute velléité de volonté. Voilà la seule chose qui reste de tout ce que j’ai pu croire être moi.

Comme si le mouvement pouvait enfin se découvrir mouvement. Prendre conscience de lui-même.

Parfois je ris, parfois je serre les dents. J’ai vaincu il y a 5 heures je crois ce sentiment de ridicule qui alourdissait encore mon pas. Quelque chose depuis semble s’être allégé.

Un pas après l’autre je crois que je tourne en rond désormais comme tout ce qui est dans l’univers. Rien de plus, rien de moins. Je ne suis plus que cette conscience du mouvement, cette éternité consciente du temps et de l’éphémère. Je suis une boucle, rien qu’une boucle sous la Grande et Petite Ourse, mes sœurs plantées dans le vaste ciel.

Illustration « Or noir et nuit polaire  » Ingrid Meckx /Roman Graphique

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :