La guitare

Allongé sur le lit à l’heure de la sieste dans un demi sommeil je n’ai pas besoin de faire beaucoup d’effort pour retrouver Valeria. La voix de Valéria surtout qui prononce mon prénom en faisant légèrement rouler le r sous sa langue chantante. Je m’accroche à cette voix comme à l’idée d’un Graal que j’ai enfin découvert dans le hasard de mon adolescence.

L’hôtel Arrencetto est silencieux à cette heure là. Le service est terminé depuis longtemps et les derniers bruits des assiettes et des couverts entrechoqués ont servi d’introduction baroque à la grande plage de silence qui s’étend désormais sur le quartier. Même les Vespa se sont tues. A peine entend t’on ça et là dans le lointain un oiseau chanter, une mouette probablement qui remonte de la baie vers le village pour y trouver la fraicheur factice de l’ombre.

C’est à cet instant que j’ai perçu pour la toute première fois le son de la guitare de Pépo, l’un des serveurs de l’hôtel et que dans ce son mon âme toute entière s’est soudain éveillée à l’évidence. L’évidence de la musique.

A cet instant je n’ai pas pu rester plus longtemps dans la chambre sur le lit pas même dans le souvenir si confortable de la voix de Valeria. Comment pourrais je dire… le son de la guitare de Pépo, ces quelques notes étaient comme le nec plus ultra qui rassemblait tout ce que mon oreille auparavant cherchait vaguement, péniblement freiné par les pensées et l’analyse de ces pensées.

A 15 ans j’étais une brute qui n’avait toujours cherché qu’à dissimuler ses sensations pour survivre. Armé de la pensée je pensais naïvement remporter tous les combats, dénouer tous les nœuds gordiens avec la lame tranchante de mon discernement naissant. Je n’étais somme toute qu’un gamin triste et malheureux en mal de musique cruellement.

Ce son de la guitare de Pepo m’éveilla comme je n’avais pas le souvenir de l’avoir jamais été auparavant. J’ai descendu quatre à quatre le grand escalier qui menait au patio et enfin j’ai découvert la source du merveilleux.

C’était une guitare classique aux cordes de nylon que l’homme tenait dans ses bras avec un je ne sais quoi de tendresse mêlé de fermeté. Il jouait un air à la mode je crois que c’était la chanson Michelle ma belle des Beatles. Il aurait pu jouer n’importe quoi d’ailleurs il me semble que cela aurait été la même chose.

La vibration crée depuis la caisse de bois d’acajou, du manche de palissandre, de la pression des doigts d’une main, du frottement des cordes de l’autre était ce sur quoi mon attention ne pouvait plus s’échapper.

Tout apparu et tout disparu à partir de cet instant. Seule la vibration restait.

Ce fut un été particulièrement riche en émotions que cet été 1975 et je ne parviens plus à me souvenir de l’ordre exact des événements. Sans doute est ce pour cela qu’en retrouvant dan ma mémoire le souvenir de ce son de guitare, je mise d’une façon empirique sur l’espoir que le reste suivra.

Je misais dessus plutôt car au final même si cette année là j’ai découvert l’amour, la douleur de la jalousie, de la trahison , la rage et le sexe, il ne me reste pas grand chose de ces mensonges si longtemps entretenus pour m’inventer à moi-même ma propre légende.

Seul le son de cette guitare me parait résister à l’érosion du temps.

40 ans plus tard lors d’une escapade vers la Calabre avec mon épouse, je lui ai proposé de faire un crochet par Naples et bien sur par Meta di Sorrente où se trouve encore cet hôtel.

Nous y sommes parvenu à l’heure de la sieste mais le portail en fer forgé était clos. L’hôtel était en travaux et nous n’avons pas pu y pénétrer. J’apercevais les tables sur la terrasse avec tous les fantômes s’agitant autour, le ballet des serveurs et des jolies touristes dans des poses alanguies sous la caresse du soleil. J’ai cherché au loin l’entrée du patio et j’ai tendu l’oreille mais Pepo avait disparu depuis longtemps emportant sa guitare, avec Valeria, Sonia, Hanna ces trois versions de la féminité tellement contrastées les unes les autres que je n’ai pu m’empêcher de sourire reconnaissant cette chance inouïe d’avoir connu toutes ces choses si jeune en un seul été.

-J’ai faim- a soudain dit mon épouse et je me suis aperçu que nous étions parvenus au soir désormais, nous avions effectué un tour dans le village, le bruit des vespas avait repris et une foule de personnes dégringolait des rues et des ruelles pour se rendre à la mer.

Je sais ce que l’on va faire lui ai je dit.

Et nous avons remonté la colline pour nous enfoncer dans le lacis des rues et des ruelles dans l’autre sens. Je me souvenais de la pizzeria où tous nous allions jadis j’étais curieux de voir si j’allais retrouver mon chemin de mémoire.

Le serveur qui nous apporta le vin s’excusa de sa maladresse en débouchant la bouteille et j’en profitais pour lui demander depuis combien de temps il travaillait ici. Mais visiblement il était plus jeune de quelques années que moi. Il m’a dit -à peine 20 ans -et je ne jugeais pas utile de lui raconter que je connaissais l’établissement autrefois. Mon épouse attrapa ma main et la serra sous la table à ce moment là.

La pizza était bonne mais celle dont je me souvenais était évidemment bien meilleure ai je dit sur un ton badin en ressortant.

Puis nous avons repris la route le lendemain très tôt pour la Calabre. Je n’étais pas si étonné de ce sentiment bizarre qui me tenaillait tout en conduisant, à mi chemin entre la nostalgie et le soulagement, comme c’est souvent mon habitude.

J’allais me concentrer sur ces quelques jours que nous allions passer en Calabre lorsque mon épouse à mis en route la radio.

Et là crois le ou pas … les Beatles ont commencé à entonner « Yesterday » et de grosses larmes se sont mises à couler sur mes joues comme un con.

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