Le dérangé

Parfois lorsque je me relis, rarement à vrai dire, je suis dérangé par le fait d’apercevoir ce dérangé qui écrit son dérangement.

Cette lutte contre le rangement.

Contre le fait d’être à un moment ou à un autre rangé dans une case, de ranger les choses selon un ordre exogène. Un ordre imposé car m’imposant cette inaptitude première à fabriquer du choix qui me colle au doute et à la procrastination ce mot à la mode désormais pour exprimer la faiblesse, la faille, l’indolence, et la lacheté.

Pourtant ce n’est pas tant cette notion d’ordre ou de choix impossible à atteindre la source de ce dérangement.

Ce qui m’a dérangé est plus profond, logé dans quelque chose qui pourrait s’apparenter au destin comme à la fatalité aussi bien qu’à la fortune.

Ma mère a tenté de me le confier tant de fois que la répétition aura créer en moi cette forme étrange de surdité.

« Tu sais je n’ai pas lésiné avec les aiguilles à tricoter avant que tu n’arrives ».

Je suis arrivé par surprise, dans un moment d’inattention entre moult tentatives d’avortement. Avant de devenir dérangé je fus cet évènement dérangeant, cet imprévu, ce pas souhaité.

« En plus je ne te l’ai jamais dit, mais j’espérais une fille »

Je n’en ai jamais voulu à ma mère pour autant. Pour cette raison là. Je crois que j’ai éprouvé toute sa vulnérabilité d’emblée, dans son enveloppement utérin, dans le son de sa voix, dans le trouble de son regard et dans l’hésitation de ses caresses qui ressemblait à l’hésitation de dire, d’avouer une faute qu’elle pensait avoir commise. Et qui devait sans cesse l’obséder en tache de fond.

Elle s’est sentie responsable tant de fois et à tant de niveaux divers que cette notion même de responsabilité elle me l’aura transmise. Sans doute précocement, avant même ma naissance, dans son sang, dans le liquide amiotique.

Elle n’est pas la seule. Combien de femmes entretiennent ce trouble de mettre au monde ? et sans doute la différence s’effectue t’elle dans ce lieu mystérieux où naissent toutes les croyances. L’avenir se joue alors à partir de ce lieu et suivant la croyance.

Je l’ai détestée de toutes mes forces à de nombreuses occasions sans savoir que c’était la manifestation d’un amour inconditionnel que je lui portais depuis toujours.

Comment ne pas aimer une mère quand on passe d’une simple cellule à ce corps, comment ne pas aimer l’athanor qui du sperme et du temps, de la patience fabrique de l’amour ?

Cela me parait impossible désormais et cela je n’ai pu sans doute le faire qu’après de nombreuses morts, les miennes et la sienne, définitive celle-ci.

Dérangé du monde de tous les jours auquel j’aurais pu croire.

Etre dérangé m’a apporté cette chance au bout d’une longue et fastidieuse vérification durant laquelle j’ai découvert ou fabriqué tant de mondes différents, d’inventer une sorte de patchwork, que je retrouve en regardant mes tableaux, en considérant la somme colossale de textes écrits.

Etre dérangé m’a aussi enclin à considérer tout ce que je faisais dans la vie comme du désordre. Comme du chaos qui s’ajoutait au chaos général.

Ces derniers jours ce prétexte de rangement dans lequel je me suis engouffré pour « mettre de l’ordre » à l’extérieur de moi, dans une manifestation visible : des dossiers « bien rangés » sur une étagère est d’une ambiguïté formidable.

Je me retrouve écartelé entre deux forces que je n’ai jamais cessé je crois de me créer tout seul, entre ordre et désordre.

Avec la même sensation d’inconfort que j’éprouvais déjà enfant de tenter de suivre les directives scolaires.

Pourtant il y avait un domaine dans lequel j’excellais c’était la récitation des poésies. J’étais capable de rester des heures à me répéter ces textes tellement la frousse d’avoir à me lever pour les réciter devant la classe toute entière me hantait.

J’apprenais « par cœur » comme on dit à seul fin de dominer ma peur.

Avec le temps je me suis pris au jeu, j’ai découvert que je pouvais provoquer des émotions en récitant ces poèmes, je pouvais provoquer de l’admiration et aussi de la jalousie, provoquer l’émotion était aussi une façon de déranger quelque chose à l’extérieur de moi-même. Déranger les autres.

Cependant que je n’avais pas l’idée d’orienter ce dérangement. Il pouvait être infléchi par la tonalité de ma voix, par l’intention de l’instant de tant de façons différentes que cela créait une grande confusion dans mon esprit.

Sans doute me suis je engagé depuis cette période là dans cette attention à l’expression, à ses nombreux modes qu’afin là aussi de tenter de mettre de l’ordre comme je le fais avec cette masse de papiers accumulée pèle mêle au fur des années.

Mettre de l’ordre est ce de l’art ? Est ce bien suffisant ? Sans doute que c’est cette question que je me pose tous les jours en ce moment qui ne cesse de me faire douter.

Je dirais que mettre de l’ordre est une base. Mettre de l’ordre en soi tout d’abord ne se fait pas à la légère comme on passe sans y penser un coup de balai ou de serpillère.

Il ne s’agit pas non plus de se mettre à genoux et à l’aide d’une éponge grattoir récurer chaque petit carreau du sol dans l’espoir d’en retrouver le neuf. La perfection est un piège tout autant que la négligence.

Non s’il fallait trouver de toute urgence une image pour ne pas t’ennuyer plus avant., l’image d’une balance et de ses plateaux serait la meilleure qui me vient.

Y aller avec scrupule, mais pas trop après y avoir été à la louche.

Jusqu’à ce moment ou les plateaux sont de niveaux, où tout est immobile..

Alors Anubis ou le diable surgit d’une boite en riant et dit :

Putain de gamin tu me plais vraiment, comment par moi-même es tu arrivé jusque là ?

Et à cet instant je dirais juste : « quelque chose je sais pas quoi m’a dérangé »

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