Les nanas

Ce sont des poissons appartenant à la famille des perches et dont les écailles colorées dans la profondeur des eaux sombres, font penser à des arcs en ciel éphémères. Elles sont mes proies favorites. Je ne pèche pratiquement qu’elles sur le bord du canal. De toutes façons avant de passer à une autre catégorie de poissons m’a dit le vieux Bory il faut que tu ailles jusqu’au bout du bout avec les nanas.

Le vieux Bory est veuf et habite la maison en face de la notre à la Grave. C’est souvent qu’il traverse la route pour venir discuter lorsque je fabrique mes arcs et mes flèches sur le saule de la cour. Il s’amène avec son bout de réglisse et son canif et on papote. Moi je continue à dépiauter les branches de saules tout en hochant la tête le plus souvent.

Nous avons ce point commun d’être obsédé par l’épluchage. Lui c’est le réglisse moi le saule. Et tout en épluchant on papote c’est exactement cela notre relation.

Le père Bory ne va plus à la pèche. Il me dit que ça ne l’intéresse plus depuis que sa femme est partie. Du coup je pense à mon père qui s’y rend le plus souvent possible lorsqu’il a quelques jours de congés.

Avec mon père j’ai essayé de parler des nanas, pour savoir s’il connaissait des trucs, des astuces pour les attraper, mais ça ne l’intéresse pas tellement. Lui son truc c’est le gros, le brochet, le barbeau, à la limite le gardon de bonne taille, tout le reste pour lui n’est que du menu fretin.

Du coup je me rends seul au bord du canal et j’étudie tout seul.

Au fond du jardin je fouille le fumier pour récolter de gros vers de terre rougeauds que je place dans une boite de plastique. Le couvercle est troué pour les laisser respirer. Lorsque j’arrive au bord de l’eau et que je les attrape entre deux doigts ils sont tout chauds. Je les coupe en deux pour économiser et aussi parce que d’expérience les gros vers sont attaqués par les bouts et ça ne fonctionne pas, les nanas ne mordent pas à l’hameçon.

Ensuite tout est dans l’observation, la ruse, le silence et l’immobilité. Parfois il faut rester un bon moment avant d’apercevoir le ballet des nanas et leurs éclats étincelants et brefs sous la surface sombre des eaux.

Généralement les endroits où dansent les algues, les feuilles lascives bercées par d’invisibles courants, sont appréciés particulièrement des perches arc en ciel qui semblent se sentir en sécurité.

Elles n’ont d’ailleurs pas tort car c’est souvent que la ligne casse lorsque l’hameçon s’accroche à leurs racines.

Tout est dans l’intuition à cet instant où elles taquinent le bout de vers mollement au début avant de l’engloutir d’un coup. Pour mesurer leur avidité je n’ai que la vision du bouchon.

Au début je ferrais trop vite, trop tôt et je n’attrapais rien. Il a fallu que je déploie des trésors de patience et aussi quelque chose de plus.

Sentir le bon moment.

ça ne se fait pas comme ça à la légère, il faut vraiment beaucoup s’entrainer.

C’est d’ailleurs pareil avec les filles j’imagine. Mais c’est plus douloureux. Les échecs sont à répétition de ce coté là et seule la ténacité pourrait arranger les choses. Le seul problème dit le père Bory c’est qu’il faut savoir où placer cette ténacité.

Mais bon pour le moment je n’ai que 7 ans, pas le moment de se disperser… j’ai déjà tellement à faire entre la fabrication des arcs, des flèches et attraper les nanas, les filles on verra cela plus tard quand je serai vieux quand je n’aurais plus besoin d’armes et que la pèche ne m’intéressera plus.

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