Mise en scène

Le cinéma est un art tellement couteux, et puis il nécessite certainement des trésors de diplomatie que je du y renoncer de bonne heure.

Le théâtre était bien plus accessible. Nécessitant moins de division du travail.

D’ailleurs je crois qu’on me l’a dit de très bonne heure:

Arrête donc ton cinéma.

Comme malgré tout une part de moi s’était tout de même engouffrée dans l’obéissance, ce fut cette part là qui m’intima l’abandon.

Abandon cruel, prise de conscience douloureuse des limites du rêve. Mais tout de même cette résistance provenant de ma partie obstinée, têtue ne se contenta pas de lâcher le morceau si facilement.

Tout commença avec la récitation de poèmes et les premiers applaudissements de la directrice de l’école. Madame Nord, paix à son âme, était une petite femme austère entre deux âges qui n’avait cure d’afficher la moindre velléité de féminité. La plupart du temps elle portait une sorte de costume d’invisibilité, ce qui lui conférait ce pouvoir magique d’apparaitre surtout lorsqu’on ne l’attendait pas.

Si j’avais d’excellente notes en récitation, tout le reste était catastrophique. La plupart du temps je trouvais bien plus excitant d’amuser la galerie plutôt que de me pencher sérieusement sur les problèmes de robinets et de baignoires.

Sans doute parce que je ne voulais pas ternir cette belle image, nous venions tout juste d’aménager une pièce à la maison, une salle de bain et à 8 ans c’était la première fois de ma vie que j’éprouvais les joies du bain.

Suer sur des problèmes dans lesquels cet instrument de plaisir se métamorphosait en casse tête m’imposait un choix difficile, mais dont je résolu telle Alexandre la difficulté en tranchant net.

Le calcul, l’arithmétique, ne furent jamais mon fort, par la décision claire que j’ai choisie de prendre mes bains en toute quiétude.

Bien que j’eus à essuyer force taloches de tous côtés et particulièrement de Madame Nord douée pour le surgissement intempestif dans les moments forts où je faisais le clown , jamais je ne suis revenu sur ce choix.

C’est tout naturellement à la suite de ces péripéties que j’ai entamé ma carrière d’acteur de théâtre.

Sans Théâtre, sans partenaire, sans estrade. Ma vie toute entière fut le théâtre dont j’ai rêvé enfant.

Ma personnalité se divisa sans même que je ne m’en aperçoive.

Il y eut l’auteur, celui qui ne cesse de produire de l’idée à la pelle en toutes situations.

Il y eut le metteur en scène, chargé de se plier en quatre pour satisfaire l’auteur.

Et puis il y eut l’acteur sur qui à peu près tout retombait. Les difficultés notamment, les quolibets et les tomates.

Quand tout gazait en revanche on remerciait le Seigneur, notamment ma mère élevée dans la religion orthodoxe qui ne manquait pas de remercier à tout bout de champs aussitôt que l’occasion se présentait.

Avec moi elle ne se présentait que fort rarement. Ce qui sans doute ajouta encore plus au fait d’avoir eu cette malchance et à la déception à peine voilée qu’elle affichait d’avoir mis au monde un garçon.

« Les filles sont bien plus intéressantes, disait t’elle souvent, elles ont autre chose à faire que s’écorcher les genoux, de mentir comme des arracheurs de dents, et de faire tout le cinéma que tu fais. Je ne sais pas ce qu’on va faire de toi »…

Evidemment je ne cessais de la conforter dans sa vision des choses le plus souvent possible. Je n’imaginais pas qu’elle puisse à un moment donné être déstabilisée sur sa lancée. La rendre fière de moi, satisfaite et heureuse aurait remis en question trop de choses et sans doute l’aurait amenée au même point que la tristesse.

Une dépression perpétuelle qu’elle noyait dans l’alcool, à moins que ce fut le contraire.

En fait j’ai compris assez vite que j’étais fait comme un rat avec elle.

Et là encore la notion de choix fut assez rapidement tranchée. Soit être gentil et risquer de décevoir, sois être un garnement et la décevoir aussi.

Etre gentil ne fonctionnait pas. J’y perdais trop. C’était toujours un jeu de dupe comme avec les billes et les calots. « 10 billes contre un calot, sois gentil… » j’ai appris à mes dépens souvent que ça ne les valait pas.

Par contre c’est un art difficile le théâtre bon sang. Il s’agit de faire un tas de nœuds à un mouchoir invisible. Et s’en souvenir.

Parce qu’à un moment l’auteur, le metteur en scène et l’acteur finissent par se mélanger. On ne sait plus très bien qui est qui.

Et puis avec le temps c’est comme tout, forcément on oublie, on pense à un tas de choses pour- croit-on -entrer dans la vie, faire son nid…

Chose étonnante, je ne suis presque jamais allé dans un vrai théâtre de ma vie. J’avais ma dose suffisamment j’imagine pour ne pas en rajouter.

C’est tardivement que je m’y suis mis grâce à mon épouse. Et depuis j’y vais même avec plaisir. Ce qui me fait penser qu’il faudrait un de ces jours que j’essaie d’ouvrir quelques manuels de mathématiques. Il parait que dans l’algèbre on ne parle pas de baignoire, et puis ma mère, et Madame Nord doivent m’avoir pardonné depuis belle lurette désormais là où elles se trouvent j’imagine que l’on voit tout ce théâtre de l’existence d’un œil qui ne cille jamais.