Sournois

Encore un mot qui n’apparait plus désormais que dans les livres où dans le langage des vieux. Mon grand-oncle l’utilisait à mon égard avec un sourire étrange. Il me demandait de ne pas croiser les jambes, c’était très mauvais pour la circulation du sang, puis il me fixait et ajoutait: « ça risque aussi de te guérir, tu ne seras plus sournois. »

J’avoue qu’à chaque fois ça me laissait comme deux ronds de flan. Comment pouvait-il lire en moi avec une telle clarté ?

Dans la famille, surtout lorsque mon père évoquait le grand oncle René, il était le ravit, le zinzin, l’hurluberlu.

Ingénieur de formation il n’avait pourtant jamais véritablement travaillé de sa vie. Il avait eut la chance d’épouser une femme ayant largement de quoi ce qui l’avait d’ailleurs propulsé vers cette folie c’était certain. Il s’intéressait à des disciplines en marge de tout discernement scientifique. Ce qui le rendait particulièrement louche évidemment pour toutes les personnes ne jurant que par la logique, le bon sens, et les faits dont mon père notamment se targuait d’appartenir.

Si je fais un effort d’attention, la rumeur qui entourait mon grand oncle l’avait déjà précédé bien avant que je ne l’aperçoive pousser le portail de la ferme où je retrouvais mes grand parents durant l’été.

Ce qui était particulièrement difficile c’était de se faire une idée personnelle et le voir tel qu’il était vraiment, dépouillé de la rumeur familiale.

Du coup je me souviens avoir investi du temps à l’observer, à l’écouter car ce qu’il racontait à propos de la radiesthésie, des ondes telluriques, toutes ces forces étranges avec lesquelles il était familier m’attirait énormément.

Je ne saurais dire aujourd’hui si j’utilisais cette curiosité pour entrer en contact avec lui, ou bien si c’était l’inverse. En tous cas une complicité se créa entre nous au fur et à mesure des années. Chaque été à l’époque des vacances scolaires, nous nous retrouvions avec grand plaisir.

Ce n’était pas des conversations à bâton rompu pour autant. Et puis il ne tenait pas en place, il s’absentait allant par mont et par vaux car sa réputation de rebouteux s’étendait depuis Le Puy en Velais où il vivait jusqu’au limites de l’Allier et probablement plus loin encore vers Epineuil, Saint Amand Montrond voire Bourges.

Une des rares fois où il m’invita à l’accompagner ce fut pour aller visiter un de ses amis qui vivait à Isle les bardais, un petit hameau jouxtant la foret de Tronçais. Il possédait là un terrain avec une maison en ruine. Nous nous y rendîmes et de façon laconique il me dit que c’était là qu’il avait vécu dans une autre vie.

Puis nous sommes aller chez Fabre qui vivait à l’écart du village dans une sorte de vieux moulin suspendu au dessus de la Marmande.

C’était en de nombreux points l’alter ego de l’oncle René. Le cheveu en bataille, les lorgnons repoussés sur le bout de son nez aquilin, l’œil bleu, tantôt pétillant tantôt vague.

C’est ce même jour que je découvris le gout du cidre que Fabre vénérait. Il nous avait presque immédiatement attirés à la table de la cuisine pour nous remplir des verres de ce liquide ambré et glacé.

« Il faut vous rafraichir mes bons amis avec cette chaleur ».

Et ils nous avait fait pénétrer dans son antre obscur. Nul doute pour moi qu’il s’agissait d’un magicien, voir d’un sorcier, et je n’y voyais guère d’anomalie étant donné l’amitié qu’il témoignait à mon oncle.

Ensuite le cidre a fait son effet et je du m’endormir sans même m’en rendre compte.

Je ne me souviens de rien sauf d’une sensation terrifiante comme celle que l’on traverse dans les cauchemars lorsque des loup garou nous tombent dessus.

Je ne me rappelle même pas comment nous sommes revenus à la ferme de mes grands parents ce jour là.

Un blanc total.

Je me suis souvent dit qu’ils avaient eu à parler la langue des sorciers ce jour là Fabre et mon grand oncle René. Pour ne pas avoir la possibilité de penser autre chose de bien plus effrayant.

En tous cas quoiqu’il se soit passé, ils avaient du me jeter un sort pour que j’oublie tout.

Fabre aussi avait du comprendre à quel point j’étais un gamin sournois.

Puis l’été passa comme l’été passe toujours avec cette lenteur vers la fin.

A cette époque, je devais avoir 6 ans je dessinais beaucoup. Parmi les rares reliques qui me restent de cette époque un étrange animal semble avoir capté mon inspiration, c’est le bismuth sournois que j’avais découvert dans un livre d’illustration.

Je ne sais ce qui m’attira dans ce modèle.. mais je me mis à le reproduire de façon exagérée sur des pages et des pages comme pour exorciser un cauchemar.

C’est aussi à cette période que je déclarais à tue tête que je voulais tuer tout le monde.

Sans doute que l’indifférence générale que je perçue vis à vis de mes talents de dessinateur ajoutée à la moquerie des adultes sur mes velléités meurtrières ne me donnèrent pas d’autre choix que de m’enfoncer un peu plus dans la sournoiserie.

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