Elles s’en foutent

Mon grand-père Vania adorait la musique. Aussitôt qu’il y repérait la voix d’un violon, il ne tenait plus en place et il fallait que son corps tout entier s’agite.

C’était un homme robuste encore pour son grand-âge et qui aimait expliquer sa vigueur par l’assimilation quotidienne d’oignons et de pointe d’ail crues. Il parlait mal le français même après plus de 30 ans passés à Paris où comme tout russe blanc respectable il avait conduit un taxi.

Un jour il me dit: « petit tu entends le violon ? »

Ce devait être un morceau de Stravinsky qu’il avait capté sur la radio intégrée à un antique cosi sur lequel il dormait seul. Ma grand-mère avait sa chambre au bout d’un long couloir et ils se séparaient durant la nuit car Vania était insomniaque.

Tu entends le violon répéta t’il plusieurs fois… avec quelque chose de brisé dans la voix comme s’il allait se mettre soudain à sangloter.

Comme je devais le regarder avec un air inquiet et surpris il ajouta :

Pour jouer du violon comme ça, il a été obligé de se vider de tout son sang, de tous ses boyaux et de tuer père et mère.

Cette phrase m’est restée longtemps et à chaque fois que j’ai croisé un violon dans ma vie, je m’en suis toujours écarté prudemment.

Cependant la prudence aujourd’hui n’est plus une priorité.

Tout est en train de s’écrouler à nouveau autour de moi et en moi. Toutes les illusions se dissipent peu à peu et comme des nappes de brouillard que l’on traverse en aveugle je suis comme aimanté par le son de ce violon de mon enfance.

Aller jusqu’à tuer père et mère pour pouvoir sortir ce son merveilleux, ce son si déchirant, ce son si juste.

Evidemment c’est impossible, mes parents sont déjà enterrés et même avec des efforts, de la culpabilité je ne parviendrais pas à loger une quelconque responsabilité de ma part dans ce fait. A la rigueur je pourrais m’inventer un tas d’histoires dans lesquelles je suis le héros, l’assassin, mais au fond, je sais bien que ce ne serait que billevesées.

Les gens meurent pour de vrai, mêmes nos parents, c’est comme ça.

En revanche on peut tuer l’idée que l’on s’est fabriquée avec le temps de ces gens, de ces parents, tous les liens que nous avons tissés pour cette histoire ait l’air authentique, vraie, et sur laquelle bien sur nous nous appuierons pour expliquer la notre.

Tuer cette histoire c’est irrémédiablement se tuer soi même.

Ces jours derniers je n’arrête plus d’écrire, depuis l’aube jusqu’à une heure avancée du matin j’enchaine les idées les phrases sans pouvoir m’arrêter. C’est comme une plaie béante d’où s’écoulent ces textes. Un e béance de la pensée et du cœur.

Même quand je descends dans la cour, fumer une cigarette, quand je vais faire un tour rapide dans l’atelier, j’écris toujours, et il faut à un moment que je me dépêche de remonter devant mon écran pour reprendre le cours de ce fleuve qui semble intarissable.

Je suis en train de me vider comme une baignoire.

Quand mon épouse se réveille, qu’elle passe devant le bureau et m’aperçoit elle hausse les épaules et elle dit :

t’es encore sur ton truc, t’en n’as pas marre, puis elle descend l’escalier et je l’entends charogner dans la cuisine. Je jurerais même qu’elle fait tout ce ramdam avec les couverts, la vaisselle et le poste de radio dont elle monte le volume à seule fin de m’emmerder.

Ou d’attirer mon attention sur le fait que nous sommes en train peu à peu de nous séparer.

Nous sommes de plus en plus loin l’un de l’autre. A cause de quoi ? On a l’habitude de dire à cause de quoi dans ces cas là, pour tenter de se rassurer. L’explication est un peu comme une rustine que l’on colle sur une chambre à air trouée.

J’entends le violon dans ma tête dans ces cas là. Un violon tzigane étrangement, je suis plus Yéhudi Ménuine que Stravinsky.

Ce son du violon endiablé comme on dit me fait revenir à tout un tas d’endroits et de lieux, d’évènements que j’associe à ma propre histoire comme pour les revisiter à nouveau et les nettoyer de toutes les illusions, les mensonges dont je les ai recouverts.

Parfois cela se produit dans des aigus qui m’arrachent presque l’âme et d’autres fois l’affermissent par une répétition de notes très basses.

Ma conscience se fraie un chemin à l’aide de cette musique et semble attirée par une volonté de justesse absolue, une équité qui peu à peu gomme toutes les maladresses que j’ai pensé à première vue y retrouver. Comme si ces maladresses n’avaient été posées là que dans le seul but d’y revenir un jour. Comme des points de repère.

« Tuer père et mère ».. cela représente beaucoup en peu de mots. Et c’est vraiment étrange que pour provoquer un tel sentiment, une telle émotion celle ci ne puisse naitre que du tréfond du vide que l’on découvre en soi après avoir tout détruit de nos illusions.

Si les femmes s’en foutent en général, de ce que les hommes peuvent faire pour parvenir à ce vide, c’est qu’effectivement il est totalement improductif, absolument pas rassurant, sécurisant. Je ne suis même pas certain qu’elles s’en effraient, elles en sont si familière qu’elles ne s’interroge pas là dessus voilà tout.

Elles s’en foutent et puis voilà ça suffit passons à autre chose. De toutes façons tenter d’en parler c’est comme pisser dans un violon.

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