Ceux qui n’existent pas

Aujourd’hui dans ce monde la population des inexistants augmente de plus en plus. Ce sont à la fois ceux qui s’accrochent encore par quelques liens ténus avec le monde, un RSA, une pension de retraite chiche, quelques pièces glanées sur la voie publique, l’octroi d’expédients venus des amis, de la famille, les étudiants, les chômeurs de plus ou moins longue durée et bien sur de nombreux artistes.

Nous ne correspondant pas depuis des mois cet ami artiste et moi. J’y pense de temps en temps, lui écrire une lettre, prendre mon téléphone et l’appeler. Sans doute qu’il aborde la chose de la même façon de son coté. Nous y pensons de temps en temps comme ça et nous ne le faisons pas. Quelque chose nous en empêche.

Nous sommes tellement entrés dans cette dimension de l’inexistence qu’elle nous a formé à cette étrange vacuité et au silence profond.

Je me demande bien ce que l’on pourrait se dire de vive voix qui ne soit superficiel, factice.

Même se demander des nouvelles tout simplement et rester sur la fréquence d’une conversation badine m’est insupportable.

Alors nous nous cantonnons à échanger sur les réseaux sociaux, souvent en utilisant le commentaire. Quelques mots, un peu d’humour comme pour dire « je suis là » « je suis toujours ou encore là  » cela me fait plaisir autant que c’est parfois un crève cœur.

Cette intimité du commentaire il faut vraiment être rendu à un certain niveau d’inexistence pour la découvrir, pour s’en réjouir, pour ne pas hurler.

Alors nous nous cantonnons souvent à la légèreté, à l’humour. Comme à une sorte de fanal indiquant notre « bonne santé » malgré tout.

On peut encore rire donc tout n’est peut-être pas perdu.

On peut encore sourire alors le lien est encore là.

Nous ne sommes inexistants que partout ailleurs que dans ces commentaires.

C’est parfois effrayant.

On pourrait penser que l’autre s’en fiche totalement. Qu’il ne répond que par pur reflexe, un reflexe morbide. Il parait que ce n’est pas rare de voir ça dans les morgues. Un bras qui bouge en sortant du linceul qui le recouvre.

Je me défends de penser à cela. Je résiste à cette pensée parce qu’elle irrespectueuse envers notre amitié.

La clarté que je vois poindre peu à peu depuis l’inexistence, je suis persuadé qu’il la voit lui aussi. Peut-être même est il plus avancé que moi qui suis encore profane dans la fréquentation de cette clarté.

Je pense à ses dessins, à ses peintures, à nos projets qui se sont interrompus soudain avec cette crise sanitaire. Ni lui ni moi n’avons tenté de travailler sur ces projets durant des mois. C’est comme si nous venions juste de sortir de terre après un long hiver, comme des crocus et la bourrasque de la pandémie nous aura jeté tout de suite à terre, balayant les forces jeunes et vives que ces projets avaient fait ressurgir en nous.

Rien qu’un long silence ponctué de commentaires voilà qui nous sommes. Nous sommes un silence logé dans l’inexistant. Nous ne sommes pas ennemis bien au contraire, nous sommes des frères d’âmes bien plus que des frères d’armes

Qu’avons nous comme armes d’ailleurs que nos pinceaux et nos crayons…

Qu’avons nous comme soif qui n’a absolument rien à dire à la soif du sang

C’est depuis l’inexistant que j’écris cette lettre à un ami inexistant lui aussi

Comme jadis on s’écrivait sans doute d’une tranchée à l’autre pour avoir des nouvelles, pour être sur que la guerre, la bêtise n’avaient pas tout détruit de l’amitié.

Il n’y a pas à s’en vouloir de quoi que ce soit. Pas de division cette fois ci.

Nous sommes penchés quelque part sur un dessin, sur quelques mots dans une intimité de pensée, de clarté que notre présence réelle ne rendrait pas plus vive que depuis ce lieu étrange que nous appelons l’inexistence.

Une réflexion sur “Ceux qui n’existent pas

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