Se couper du monde

Pour fuir l’insupportable, ce que je ne pouvais supporter aussitôt que je regardais autour de moi, aussitôt que le monde pénétrait en moi par l’œil, l’ouïe , l’odorat, le gout, le toucher il m’est souvent arrivé de m’enfermer, de me barricader pour me protéger.

Mais il était déjà trop tard. Depuis le tout début l’insupportable par je ne sais quelle magie était déjà entré en moi et j’avais beau mettre tous les murs, les murailles que je pouvais, il était toujours là.

Indéboulonnable.

Je me suis mis à réfléchir. Et j’en ai tiré la conclusion que ce n’était peut-être pas tant le monde qui était insupportable mais moi tout simplement.

Ma façon d’appréhender le monde.

Alors a commencé une longue une très longue introspection pour comprendre pourquoi j’étais cet homme tellement insupportable à lui-même.

J’ai arrêté de m’appuyer sur le monde comme ça d’un seul coup. J’ai continué à resté enfermé et à réfléchir ainsi durant des années sur la source de mon insupportabilité.

J’ai découvert l’écriture et la peinture qui m’ont servi à projeter de façons différentes chacune cette inaptitude à supporter quoique ce soit.

J’ai découvert que j’étais fragile, vulnérable, que j’avais le pouvoir de m’emporter pour des riens. Comme j’avais aussi celui de m’enchanter pour des riens.

Je n’avais aucune idée du pourquoi cela m’arrivait à moi. C’était une énigme. Il y avait eut comme un grain de sable quelque part dans un des nombreux rouages de l’univers et c’était tombé sur moi.

C’était de la faute à pas de chance.

Mais ça ne me satisfaisait pas vraiment. La notion de destin m’entrainait vers trop de paresse je le sentais bien sans pouvoir me l’expliquer vraiment.

Quand je dis que je restais enfermé ce n’est pas tout à fait vrai. J’avais un travail où je me rendais chaque jour, avec des chefs des collègues avec lesquels j’entretenais quelques bribes de conversations. Mais pour autant il n’y avait pas de liens vraiment intimes.

C’était même confortable de voir à quel point le milieu de l’entreprise fait presque tout pour ne pas cultiver cette intimité grâce à toutes les règles, le fameux « règlement intérieur » ainsi que quelque chose d’autre qui n’est écrit nulle part mais que tout le monde semble connaitre parfaitement.

Une certaine réserve de rigueur.

Peut-être une indifférence, ou de la pudeur.

Peut-être un peu de tout cela.

Et de l’égoïsme.

Le genre d’égoïsme qui devient un levier pour survivre. C’est à dire cette concentration sur ce qui nous regarde individuellement pour ne pas craquer, pour ne pas se répandre en plein milieu des open space.

Malheur alors à celles ou ceux qui tentent de s’extraire de cette invisibilité pour apparaitre.

Je me souviens d’une fille totalement névrosée qui se mettait à hurler régulièrement le matin vers 11h. Elle se levait de son siege se mettait debout à un metre de son écran d’ordinateur elle se refaisait machinalement une coiffure.. puis soudain à 11h pétantes elle hurlait.

Les collègues autour de moi ne semblaient pas du tout distrait par ce hurlement. Ils continuaient le job. Je voyais seulement leur mâchoire se serrer un peu plus à 11h. Ils attendaient que ça passe. Et effectivement à 11h02 la fille se calmait, s’asseyait devant son écran comme si rien ne s’était passé et la journée continuait ainsi.

C’est à cette période que j’ai rencontré D. Il me plu tout de suite.

Il y avait chez lui quelque chose de totalement irrationnel, dans sa manière de se tenir debout avec les jambes en arc de cercle style Lucky Luke. Il roulait des yeux terribles en faisant un pas en arrière à chaque fois que la chef, une petite rouquine qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à l’actrice sévère Isabelle Huppert arrivait vers lui pour lui apporter du boulot.

Il était… décalé, totalement décalé. Il était impossible de deviner tout ce qu’il allait pouvoir faire ou dire au cours d’un évènement banal tel se rendre à la machine à café par exemple. Il enchainait pitrerie sur pitrerie tout en conservant un masque de sérieux et en roulant ses yeux terribles.

La plupart des gens du boulot en avait peur. Oh ce n’était pas peur à courir dans l’autre sens non. C’était la peur de l’inconnu plutôt la peur de ce qui dérange, la peur de ce qui met mal à l’aise.

Nous sympathisâmes presque tout de suite et le soir comme nous avions une longue route à pied nous discutions d’un tas de choses en traversant la ville. A ces moments là on pouvait tout à fait entretenir une conversation « normale » Nous parlions beaucoup de photographie à cette époque je m’en souviens.

Mais il y avait toujours un moment ou il ne pouvait plus contenir une sorte d’energie… un peu comme un cocotte minute qui laisse s’échapper avec pssshiiit de la vapeur de la valve su couvercle.

je ne savais pas si c’était de l’enthousiasme ou du désespoir. Peut être que c’était justement un mélange des deux qui le rendait totalement cinglé à ces moments là.

Si des femmes se trouvaient sur le chemin à ce moment où il pétait une durite c’était le sketche assuré… il se transformait en singe marchant à quatre pattes autour d’elles en se léchant les poignets avec un regard concupiscent… évidemment les femmes protestaient, nous invectivaient et se carapataient à toute vitesse.

Alors il se relevait, reprenait sa position bizarre d’être humain et continuait la conversation que nous avions interrompu sans même la plus petite allusion à ce qui venait de se passer.

D. était aussi un gars qui s’était d’une certaine manière coupé du monde. D’une façon différente de la mienne, mais nous nous étions reconnus d’un seul regard.

Je l’ai perdu de vue il y a des années, plus de 30 ans et puis un beau matin j’ai reçu un message étrange dans ma boite mail. l’adresse mail était construite avec un prénom féminin. et le message disait :

Alors vieille canaille content de te retrouver c’est moi.

J’ai pensé à un spam, mais j’ai l’habitude de répondre à un tas de messages pour mon job de peintre et donc j’ai dit salut je ne sais pas qui tu es, on se connait ?

Je pensais à une aventure passée, une vieille rancune pas complètement digérée, à un tas de choses en fait.

Le message suivant me parvint quelques heures après. Il n’y avait pas de textes juste quelques photographies en noir et blanc que je mis un moment à reconnaitre comme on tente de reconnaitre un visage familier sans savoir quel nom poser dessus.

C’était des photographies de petites sculptures en papier mâché que j’avais confectionné dans ma prison, dans une chambre d’hôtel du quartier de Château Rouge.

En retrouvant ces images j’ai su tout de suite de qui elles venaient. De D. bien sur qui se cachait derrière une adresse email bidon.

En fait je crois qu’il était devenu totalement paranoïaque depuis un bon paquet d’années.

Il m’apprit par la suite qu’il avait été « détecté Autiste Asperger » ce qui enfin avait selon lui l’avantage de tout expliquer de son inaptitude à vivre dans un tel monde.

« J’ai des hallucinations en permanence » m’écrivit il dans l’un des nombreux mails que nous échangeâmes.

C’était une reprise de contact curieuse et je dois reconnaitre que je dois être tout aussi cinglé qu’il l’était.

A un moment j’ai dit: on pourrait se téléphoner, ou bien je peux venir te voir, il était en Vendée.

Il a tout éludé avec véhémence, presque de la rage. Prétextant qu’on lui avait déjà assez troué son petit cul, que ça suffisait bien comme ça.

Bon.. j’ai dit ça ne va vraiment pas fort du tout.

j’ai encore envoyé quelques emails mais les réponses qui me parvenaient devenaient de plus en plus étrange. J’avais cette impression d’être le narrateur d’une nouvelle de Lovecraft découvrant des graphitis incompréhensibles avec effroi.

Il sombrait et je ne pouvais rien faire. Je l’ai encouragé à se rendre chez des médecins, je l’ai engueulé en lui intimant de se bouger le cul de toute urgence, j’ai utilisé je crois tout ce que j’étais en mesure de faire d’humain dans le cadre qu’il imposait.

Et puis la vie a continué, les emails sont devenus de plus en plus rares jusqu’à disparaitre totalement.

Et puis il y a quelques semaines, entre deux confinements mon téléphone portable à sonné. C’était B. la soeur de D. que j’avais connue qui m’appelait.

Après quelques préambules de politesse sur un silence de plus de trente ans elle en vint rapidement au fait.

D. s’est suicidé au mois d’aout. J’ai pensé que c’était bien de te prévenir car je me souviens que vous étiez amis.

Je ne peux pas dire que je fus étonné. D’une certaine manière c’était d’une logique implacable dans la volonté de nous couper du monde que nous confondons avec cette volonté de nous couper de nous mêmes, de l’insupportable nous-mêmes, la porte de sortie ultime est souvent le suicide.

Je serais malhonnête de dire que je n’y ai jamais songé moi aussi.

Peut-être est ce une simple question de lucidité. Cette lucidité que nous considérons souvent comme une des plus grandes source de l’insupportable.

Peut-être est ce juste une question de navigation aussi. Parfois changer d’embarcation, de gouvernail peut aussi permettre de voir cet insupportable depuis plusieurs points de vue.

Peut-être que cette recherche de points de vue est t’elle aussi la distance qui nous permet de ne pas commettre d’acte définitif malgré toute l’envie de passer à l’acte que nous tentons de retenir en vain.

Peut-être est ce simplement une question d’étoile, une question de chance… il y tellement de possibilités finalement de se couper du monde, de la raison, de l’insupportable que le temps de toutes les explorer nous transforme en sultan dans l’attente de la belle Shahrazade qui chaque soir nous retient de la tuer en nous racontant une histoire.

En attendant je joue du bouzouki moi aussi, parfois seul comme un rat mais j’aime trop cette vie encore… peut-être un peu plus tard alors, disons le plus tard possible

je ne dis pas adios amigo, pour moi il n’y a toujours que l’instant présent et dans celui ci tu es toujours là bien sur.