L’ambiguïté de la rhétorique

Je ne sais plus si ce sont les romains qui ont extirpé d’un quelconque panthéon oublié la figure du dieu Janus. Cette divinité aux deux visages. En tous cas il est probable que l’ambiguïté de la rhétorique provienne aussi de cette époque. Que la rhétorique et Janus soient liés par cette duplicité qu’ils installent encore en nous.

Certains y ont vu jadis un art de l’éloquence, un art du discours dont le but est la clarté, la précision d’un mouvement d’idées et d’émotions.

D’autres s’en servent comme un outil de persuasion destiné à créer ce mouvement d’une façon artificielle dans un but de domination. Un art d’enfermer l’être dans le discours en lui insufflant du désir, du besoin, du manque, tout en l’emportant vers des destinations stériles et vulgaires.

Platon déjà avait relevé cette ambiguïté du discours, ce coup fourré toujours possible au fond de la rhétorique. Ce qui ne l’empêcha nullement de s’en servir lui aussi pour clarifier son propos. On savait encore faire la part des choses à l’époque platonicienne.

Mais l’avidité est la plus forte, l’obsession du pouvoir, et du profit. L’éloquence est partie en quenouille sombrant dans la désuétude ou pire le ridicule tout comme une grande partie de cette clarté qui était sa cible première. Non pas une clarté de pensée, non pas une clarté de raisonnement.

Une clarté bien au delà de toutes les petites clartés médiocres qui sont désormais le fruit de tant d’années d’errances crées par l’art de la persuasion.

Je vois dans notre époque l’aboutissement ultime d’une confusion antique entre éloquence et persuasion. Entre clarté et pragmatisme.

Cette confusion entretenue volontairement par l’obsession du profit c’est la mienne, la tienne, la notre. Il ne faut pas se leurrer.

Il y a quelque chose de pourri chez l’être humain désormais directement issu de cette confusion. Pourri comme décomposé, comme un compost dans lequel grouillent les vers, les insectes, les microbes, les virus, les germes.

On ne sait pas quelle culture on pourra bien imaginer au printemps à partir d’une telle décomposition, à partir de toute cette pourriture, de cette terre grasse et riche dont le potentiel semble toujours contre toute attente assez vaste.

Convaincre et persuader voilà à quoi la rhétorique est désormais réduite dans notre vie de tous les jours.

Convaincre et persuader pour acheter de la lessive comme du politique , peu importe qu’on paie en monnaie sonnante très trébuchante ou bien en voix, en suffrages désormais désabusés.

Convaincre et persuader n’ont même plus besoin d’objets tant tous les objets sont parvenus à une indifférenciation jamais vue dans l’histoire de l’homme.

Convaincre et persuader déclenche automatiquement la bave, la salivation pour rien.

voilà ce qui ne va pas.

Nous avons besoin de différence.

Et c’est pour cela qu’une révolution doit s’opérer dans les esprits qu’elle est déjà en train de s’opérer au moment où j’écris ces lignes.

Recréer de la différence c’est sortir d’une rhétorique utilisée à mauvais escient.

De nombreuses fois le malaise rencontré fut si grand que j’ai eu cette envie de me couper absolument de tout discours quel qu’il soit, et surtout amoureux.

Car là aussi convaincre et persuader l’autre n’est rien d’autre qu’une manipulation.

Je me suis bouché les oreilles durant longtemps, une dizaine d’années d’après mes dernières estimations.

je n’ai pas écrit une seule ligne non plus .

J’avais l’impression d’être sali tout entier par cette obsession de convaincre et persuader.

Et puis peu à peu les choses se sont tassées.

Dix ans de silence et d’oubli. La vie sans filet

La vie sans le filet de l’écriture. J’ai résisté, j’ai retenu la main.

Et puis un jour, je ne sais pas comment cela est revenu, je n’avais pas à faire d’effort

c’était simple.

Il suffisait d’ouvrir ce traitement de texte et de taper sur le clavier tout ce qui me venait à l’esprit. Sans vraiment y penser.

Sans me dire tu cherches à convaincre et persuader

sans rien me dire en fait.

Comme ça

Pour rien.

Pour aller plus avant vers ce rien, si je suis honnête.

Pour passer sous la ligne des eaux et échapper à la catégorie.

L’idée est d’exprimer quelque chose sans but à en retirer

sans convaincre et persuader qui que ce soit et surtout pas moi.

Evidemment il s’agit encore d’une défaite.

Un échec lamentable.

L’ambiguïté de la rhétorique c’est l’ambiguïté de l’écriture

on ne cherche sans doute plus à convaincre qui que ce soit

sauf soi-même.

Et on ne s’en rend compte souvent que trop tard.

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