Le double sacrifice

 « Quant au bouc sur lequel est tombé le sort “Pour Azazel”, on le place vivant devant le SEIGNEUR, pour faire sur lui le rite d’absolution en l’envoyant à Azazel au désert. »

Lévitique 16.10

Depuis la nuit des temps la notion de sacrifice, la façon de « faire du sacré » est aussi ambigüe que la rhétorique. J’en ai déjà parlé dans un article précédent en mettant en relief l’éloquence porteuse de clarté, de justesse contre la persuasion, l’art de convaincre qui l’utilise pour manipuler.

https://peinturechamanique.blog/2020/11/27/lambiguite-de-la-rhetorique/

En feuilletant les premières pages de la Théogonie d’Hésiode (viiie siècle av. J.-C.) que j’avais envie de relire hier, conduit par l’intuition, j’ai découvert soudain la source possible de cette ambiguïté.

Hésiode assez rapidement met en garde, le lecteur d’hier comme celui d’aujourd’hui d’honorer la Mémoire et la Justice, de ne pas nous laisser aller à l’hubris, le désordre, l’oubli.

Et puis je suis tombé sur une vidéo de ma collègue et amie artiste Yaël Moon, intitulée « Cliteros V, un Clitoris pour s’affranchir du péché originel ! » dont je te laisse le lien

Et où je retrouve cette notion de sacrifice, cette même ambiguïté qu’il contient dans son aspect double. L’agneau qui sert à expier les péchés du monde et si je puis oser cette métaphore, le clitoris que l’on accompagne aux portes du désert afin non pas qu’il meurt, mais qu’il aille à la rencontre d’Azazel , pour que son errance dans le désert permette l’intercession du divin afin qu’elle guérisse le village de ses péchés.

Azazel (hébreu : עזאזל) est un terme énigmatique que l’on trouve dans le Tanakh (Bible hébraïque) ainsi que dans certains apocryphes. Il ferait référence à un antique démon mais on devrait plutôt écrire « daemon », que les anciens Cananéens croyaient habiter le désert

Elle évoque un tableau peint par Dali sur lequel le christ est vu du dessus par le Père

Yaël évoque la douceur de ce tableau dont elle s’inspire pour réaliser son œuvre mettant en scène le clitoris  » vue de haut ». Il en résulte une œuvre admirable au fusain : un clitoris posé sur un fond d’empreintes, de tâches, de témoignages et de ce qu’on pourrait aussi dire de « salissures ». Un contraste de blanc et de noir ponctué ça et là de grisaille.

En effectuant une recherche j’ai trouvé une autre tableau de Dali, Le christ de Gala, et ce qui me frappe c’est la perspective de ce second tableau, son « point de vue ».

Dans le premier le christ est surplombé par le regard , dans le Christ de Gala il est presque au même niveau, le point de vue est imperceptiblement plus bas.

Christ de Gala

Si j’additionne tous ces éléments qui se sont ainsi accumulés dans la journée d’hier je vois que tout cela tourne autour de quelque chose qui est bien cette volonté du « hasard » ou de « la Providence » de me conduire vers le centre de cette ambiguïté que représente tout sacrifice. Toute notion de sacré.

Et cela ne me gène pas du tout de voir placé le clitoris sur le même plan que l’agneau sacré ou Jésus. D’ailleurs si on regarde attentivement les peintures religieuses, les peintres s’en sont souvent donné à cœur joie pour placer Marie-Madeleine aux pieds de la Croix et souvent la peindre encore plus belle que Marie et toutes les autres figures de la féminité.

Dans l’hubris général, dans l’ébriété qui est la notre, assommés, saoulés par ce confinement, cette pandémie et la violence que les événements actuels recèlent on se souviendra aussi de Pandora et de la jarre qu’il ne fallait pas ouvrir et que malgré tout elle ouvrit lâchant ainsi sur le monde tous les maux.

Sauf l’espoir qui reste au fond de cette jarre.

Intéressant de constater que l’espoir est avant tout un mal dans cette histoire et encore plus de constater qu’il ne fond pas comme les autres maux sur nous autres pauvres hères égarés désormais.

Ambiguïté du sacrifice, ambiguïté de la rhétorique, ambiguïté de l’objet du sacré, ambiguïté de la féminité… il arrive un moment où on se demande si l’ambiguïté n’est pas la norme et la clarté une anomalie.

Cette clarté qui est évoquée dans notre monde et qui ne sert plus son dessein originel, qui ne le sert plus dans « l’age de fer » dans lequel nous vivons.

On pourrait dire la même chose concernant l’érotisme. L’érotisme tout droit issu d’Eros bien sur et qui, mal compris, consciemment ou pas, aura dérivé lui aussi de « Diké » la justice vers le désordre pornographique, vers l’obscénité, en raison de l’éloignement de plus en plus grand de nos sociétés de le notion de sacré.

Et même cette notion de sacré est dévoyée. Quand on évoque le sacré la plupart des gens n’ont plus à l’esprit qu’une caricature de celui-ci.

Caricature de l’érotisme, caricature du sacré caricature de la clarté et de la justesse.

En écoutant une émission sur France Culture dans laquelle l’écrivain Georges Bataille s’exprimait j’avais été frappé par sa volonté proche de la mienne d’atteindre au « rien », à l’absence de raison et de but par son œuvre. Ce qui n’est pas rien totalement. Vouloir rien atteindre c’est tout de même vouloir. Il en était parfaitement conscient tout comme je le suis.

C’est que nous sentons que derrière ce que nous nommons « rien » se cache l’essentiel.

Derrière ce rien se cache le Père, Zeus, Eros, le véritable clitoris et par conséquent aussi le véritable pénis, et cet âge d’or.

Il nous faut traverser tout, c’est à dire l’aveuglement actuel qui nous empêche de voir les « daemons » les intercesseurs, les intermédiaires, depuis la nuit des temps messagers et sources de nos actes comme réponses actives à nos prières.

Même la prière est devenue maladresse car nous ne savons plus observer les actes en leur attribuant des noms justes, des noms clairs. Nous ne savons plus rien des daemons. Cependant qu’ils sont toujours présent. Leur invisibilité actuelle renforce pour moi cette évidence.

Nos actions se perdent dans le brouillard, dirigées par l’orgueil individuel, par l’avidité qui n’est rien d’autre que cette forme prise par la désespérance pour tenter de nous chuchoter quelque chose que nous ne voulons pas entendre. La désespérance, le dernier daemon visible encore qui peu à peu s’évanouit dans l’indifférence générale.

Nous avons inventé une clarté trouble qui n’est pas la clarté. Les lunettes avec lesquelles nous regardons le monde, les autres et nous mêmes, sont semblables à ce petit morceau de glace figé dans l’œil enfantin du conte de la Reine des Glaces, qui lui renvoie l’image d’un monde glacé.

Peut-être avons nous besoin pour le faire fondre de la chaleur d’Eros. De l’érotisme.

Aveuglé par ma vision politique du monde je dois te faire un aveu aujourd’hui. J’ai moi-même participé à la confusion en tentant d’expliquer l’érotisme comme une déviance bourgeoise. Une déviance issue de l’ennui de ce monde bourgeois. Tout comme je serais prêt à penser que la pornographie est issue d’un ennui semblable dans un monde désormais sans classe, sans lutte de classe, un monde binaire avec seulement du riche et du pauvre, mais qui tient plus de la fatalité que d’une nécessité politique. Presque une vengeance directement issue de notre indifférence au sacré comme à ses émissaires les daemons.

A moins que le politique et la fatalité soient désormais réunis dans une « synonymie. »

L’érotisme alors pourrait être une voie qui redonnerait au plaisir non seulement ses lettres de noblesse dans un temps de peine à jouir, mais surtout son origine sacrée, son lien direct avec le sacré.

Pour cela il faudrait remettre encore une fois sur l’autel de la justice et de la piété la définition de ces mots eux-mêmes en premier lieu.

Sacrifier si l’on veut ces définitions pour expier quelque chose. Pour expurger le désordre surtout.

Puis les accompagner ces mots à la porte du désert tel un taureau ou un bouc pour les remettre à l’espoir qu’ils rencontrent Azazel et l’assurent de notre bonne volonté retrouvée

de la justice et de la piété vraies retrouvées. Et ainsi intercèdera t’il auprès du grand Manitou, de Zeus, du Père, d’Allah, de l’Univers, peu importe les noms afin d’obtenir enfin la guérison

Guérison de nos égarements

guérison de l’érotisme

Guérison du clitoris

Guérison du plaisir

guérison de la clarté

guérison de la guérison sans doute aussi.

Ce qui bien sur entraine la rémission.

Illustration Clitoris 1 Yaël Moon

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