Le grand absent

Nos morts ne sont plus des héros. Malgré les tentatives pitoyables de réallumer la flamme d’un soldat inconnu à chaque date anniversaire. Le rituel s’est vidé de son contenu originel. Il n’est plus guère qu’une mascarade politicienne à ajouter à la profusion de masques des jours actuels.

Cette absurdité d’utiliser l’anonyme, d’en faire un inconnu est le symbôle même de l’ignorance, de l’écart qui s’est creusé entre la chose sacrée, la définition antique du héros, sa raison d’être, et notre société dépouillée à mon avis fort consciemment depuis le premier jour de l’ère chrétienne.

Cette ignorance fondamentale, ce mépris du polythéisme, relégués à des croyances naïves entretenues par des barbares, des sauvages, nous oublions souvent que le berceau de notre humanité occidentale fut avant tout bercée par les chants grecs de l’Illiade avec ses daemons et ses dieux. Si Homère était aveugle soit disant c’est que déjà son regard s’était clos sur l’actualité et ses péripéties et qu’il ne souhaitait surtout ne plus les voir.

Ce soldat inconnu c’est le grand absent de notre monde actuel. C’est le héros qui s’est absenté de notre esprit moderne refusant l’âge d’or, refusant l’Olympe et les champs Elysées.

Dans cet âge de fer où la raison croit tout pouvoir résoudre alors qu’elle tourne le plus souvent à vide ignorante des raisons qui l’ont fait naitre.

Le grand absent c’est le nom de ce soldat, comme sont absents de notre vocabulaire courant tous les noms tellement importants des héros d’autrefois. Les noms des héros comme les noms des daemons et des anges et toute la dextérité que créait la piété et la justesse pour correctement adresser nos prières.

L’Age des héros est le seul qui ne soit pas relié au minéral. Après l’or, l’argent et le bronze il est une pause, un souffle que les dieux prennent pour nous inspirer, peut-être un avertissement avant que nous ne foncions tête en avant vers le fer ou ce mur qui se dresse désormais un peu partout.

La raison ou l’intelligence, débarrassée de l’axe du sacré et de la piété, c’est d’ailleurs son principal leit motiv, est cette récompense, ce cadeau empoisonné que les dieux nous ont envoyées avant de s’évanouir de nos pensées.

La philosophie tourne en rond et n’est plus que du chipotage, un art de couper les cheveux en 4, une tentative toujours vaine, c’est à dire sans solution viable de résoudre les contradictions.

La philosophie au mieux permet de détecter les contradictions, de les extraire de la boue générale de la rumination, de la décomposition qu’entraine cette rumination. Elle ne produit pas de retour à la véritable raison. Elle finit par s’égarer elle même et ce faisant nous égare. Parce qu’il s’agit au bout du compte d’un plaisir malsain que de se prendre à ce jeu de l’égarement.

Il reste l’art et là aussi les risques d’égarements ne sont pas moindre.

La confusion entre le héros et l’artiste dans mon esprit cependant si naïve et enfantine soit elle à l’origine m’a énormément appris.

Tout comme le poète antique, le poète archaïque il faudrait prendre l’habitude de remercier les muses, en premier lieu la justice et la mémoire sans lesquelles rien de clair ne peut venir.

Est t’il vraiment absent ce grand absent dont je parle, ou bien ressurgit il sans que je ne puisse encore le voir ?

Suis je cet instrument suffisamment bien accordé par les épreuves et la nécessité, disposé enfin à produire la note juste, celle qui déchirera l’illusion ?

L’illusion de cette absence magistrale d’aujourd’hui ?

C’est de cette humilité là dont j’ai soif et qui sans relâche se dérobe afin je l’imagine creuser cette soif. La débarrasser de son avidité animale.

Ce qui manque à la raison c’est le sens, ce sont tous les sens, c’est la sensualité poussée vers les extrêmes pour rejoindre un juste milieu. Une ouverture enfin. Sauter par dessus la chatte pour retrouver la vulve le vagin la béance féconde des plaisirs intarissables toujours renouvelés et accessibles de l’âge d’or.

L’art sans doute sert ce désir et l’emporte du brouillon vers l’Idée le chef d’œuvre dans lequel enfin raison et sens dansent ensemble.

Encore une fois je ne peux pas m’empêcher de revoir ces fresques de Cnossos ou des jeunes gens sautent allègrement par dessus les taureaux, accompagnés ça et là les entourant, de la multitude des dauphins jaillissant de l’amer.