Vice et désespoir

Je n’étais pas puceau lorsque je rencontrai Clarisse au hasard de mon errance. J’étais fier d’avoir à mon actif déjà une jolie brochette de conquêtes hétéroclites.

Il faut dire que je n’avais pas ménagé ma peine pour satisfaire la promesse de ne pas crever avant d’en avoir « baisé » le plus possible. Des femmes de toute nature, de tout acabit, des blondes, des brunes, des rousses, des avec ou sans perruques, maquillées ou brutes. De jeunes oies et de vieilles dindes, rarement des hirondelles et des alouettes, et encore moins de colombes hélas. Des grosses, des maigres, des belles et des moches. Des connes et des malignes, des timorées et des audacieuses.

Dans le fond, mon avidité comme ma curiosité m’avaient entrainé et puis à la fin je m’y exerçais: à une absence totale de choix.

Je restais ouvert au tout venant. Seul le hasard décidait de ma vie. D’ailleurs à bien y réfléchir baiser m’ennuyait je n’aimais que ce hasard, tout ensuite n’était qu’une vérification fastidieuse pour m’en assurer, pour me conforter à chaque fois un peu plus dans cet adoration.

Et puis une fin d’après-midi d’automne dans un café de Saint-Germain des Près, harassé d’avoir tant erré j’étais tombé sur une chaise à cette terrasse où elle se tenait. En la voyant je me suis bien sur demandé comment elle pouvait être… était elle confortable ? étroite ? rugueuse, piquante ? mais cela ne dura que quelques instants, d’autres femmes passaient et mon questionnement inlassablement revenait à son point de départ à la vision de chacune d’elles. Clarisse disparut presque aussitôt que je la vis, recouverte par le nuage de questions de mes obsessions.

Bien sur que le vice m’obsédait. C’était à ce mot là que je pensais justement. Le vice comme réceptacle de toutes mes impuissances à nommer l’innommable.

Car elles étaient toutes belles et désirables, atrocement, ces femmes. Comme est beau un vieux mur abimé, comme est beau le caillou, comme est belle l’agglutination des détritus à la surface du bassin du Luxembourg, lieu de médiation merveilleux, où j’avais coutume d’aller me reposer parfois, fixant d’un œil le jet d’eau, de l’autre les créatures se mouvant en courbes et rondeurs lascives sous le soleil.

J’avais consulté, suspectant quelques jours auparavant une défaillance biologique, une maladie. J’avais découvert qu’on pouvait être frappé de priapisme et mon problème s’en rapprochait beaucoup.

Pour un oui pour un non, peu importe, ma vigueur se manifestait sans relâche à tout bout de champs et ce souvent dans les moments les moins souhaitables, les plus incongrus.

Et étrangement il arrivait aussi que dans les moments cruciaux elle m’abandonne tout à coup, et en disparaissant fabricant ainsi autant de troubles que lors de son surgissement.

Mais je n’y songeais guère, ça ne me dérangeait pas, c’était plus de l’étonnement auquel la maladie aurait pu apporter un peu de sérieux. Mais j’étais tellement familier de l’aléa, que les troubles, bon ou mauvais finissaient par former cette part nécessaire à jeter aux lions.

L’urgence était l’adrénaline, le désir, la surprise, l’émoi et la stupeur: la femme !

C’est Clarisse qui m’aborda. Et, soudain je la découvris. Et la revoyant elle exista. D’abord elle me fit penser immédiatement à Simone de Beauvoir. Cet accoutrement bourgeois qui fait tout pour paraitre non bourgeois m’excita immédiatement. tout comme ce chignon compliqué qu’elle arborait et qui renforçait un peu plus la sévérité de sa posture, bien droite, presque hautaine, avec un je ne sais quoi de provocant tout de même dans l’orientation du buste.

Vous avez l’air éreinté répéta t’elle. Comme si elle était certaine que je n’avais pas entendu la première fois.

Cette confiance en elle m’excita encore plus que tout le reste.

Nous nous rapprochâmes presque aussitôt comme l’aimant attire le fer, le désespoir le vice.

Toute la question était de savoir qui était qui ? qui était quoi …?

Et je crois que les semaines qui s’enchainèrent ne furent que ce temps qu’il nous fallu afin de nous en convaincre.

La première des choses à laquelle elle semblait s’attacher était de se libérer d’une idée atavique concernant l’amour.

-J’ai envie de faire l’amour m’avait t’elle confié et j’avais pu remarqué ce pli amer alors à la commissure de ses lèvres.

En même temps que l’expression « faire l’amour » déclencha aussitôt un certain nombre de signaux d’alerte en moi.

Moi j’aurais plutôt dit « baiser » mais j’attribuais sa façon de s’exprimer, malgré l’audace, dont elle avait fait montre, à une partie encore volontairement naïve d’elle même. Je dis « volontairement » car après coup je suis persuadé qu’elle en était parfaitement consciente.

Sans doute qu’elle utilisa à cet instant l’idée de ma jeunesse- elle devait avoir une dizaine d’années de plus que moi au moins- pour tenter de faire passer sa sauvagerie au travers d’une belle image, une image acceptable, un cliché.

« J’ai envie de faire l’amour » et moi j’ai envie de te baiser, de te prendre comme une chienne, de te pétrir le cul, les seins de t’enfoncer 3 doigts dans la chatte et un dans le cul.

voilà en gros, ou nous en arrivâmes presque tout de suite.

Si elle était Simone de Beauvoir, j’étais bien loin d’être Sartre, le sexe ne me rebutait pas du tout, je n’en avais pas peur , ça ne me dégoutait pas de l’employer comme instrument de connaissance philosophique du monde.

J’acceptais et c’était du à cette jeunesse encore, parfois avec difficulté le vice parce que tout bonnement je n’avais pas d’autre mot à lui opposer en regard que la vertu.

Et pour moi le lieu de la confusion, la copulation, la fornication, sauvage si possible, animale, représentait la seule planche de salut possible pour atteindre à une certaine forme de clarté. Une clarté qui enfin éclairerait mon obsession autrement que de façon binaire.

Une clarté sans ombre.

« Je te préviens, je peux disparaitre à chaque instant. » avait t’elle ajouté en souriant.

Pour éviter la réciprocité, j’allais dire « moi aussi », mais je restais un instant silencieux pour laisser l’émotion me submerger tout entier.

voir ainsi le désir naitre et m’emporter vers les plus magnifiques fantasmes, puis les voir ensuite s’évanouir juste parce qu’on décide de fermer l’interrupteur, c’était cette priorité que j’avais en premier lieu à examiner.

Et une fois toute cette distance parcourue j’ai juste murmuré : « Et si on y allait. »

C’était une parmi tant d’autre. A l’époque je m’en fichais, j’avais laissé tombé l’idée de trouver l’amour, l’amour vrai… La déception qui se dissimulait sous mes agissements, qui les avait sans doute provoqués ne peut cependant pas tout expliquer de ces agissements.

Je crois qu’il y a eut une vraie recherche, très authentique de déterminer une Energie sans pouvoir l’orienter à cette époque que vers le stupre et la fornication, le fantasme, toute cette part sensuelle et animale qui se confondait pour moi avec l’image de la femme en général.

Ce que je savais de l’amour ne représentait guère que de la supercherie, des mensonges perpétuels, de la lâcheté, je n’avais jamais rien vu de noble associé à cet amour là, sauf des défaillances à répétitions, les miennes ou celles d’autrui.

Clarisse parmi toutes me proposa, comme nous nous proposâmes mutuellement, sans jamais nous le dire vraiment, d’explorer cette énergie. Lorsqu’elle ouvrait ses jambes, rejetait la tête sur le coté, elle n’était qu’ouverture et accueil je m’y ruais tout entier avec cette sauvagerie, cette brutalité animale en découvrant tout au fond de celles ci un autre monde, le monde des sens seul susceptible de transmettre du sens. Un sens irréfutable, qu’on ne peut remettre en question.

Quant à Clarisse nos ébats l’auront peut-être aidée à s’extraire d’une idée atavique de l’amour, un paradoxe dans la femme se trouve souvent emprisonnée et qui ne se réduit somme toute qu’à l’interprétation étriquée des mots domination et soumission.

Mais j’ai plutôt conservé l’idée que c’était une chienne comme toutes les autres, pire même que toutes les autres. C’est bien plus simple à raconter comme ça.

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