Réciprocité

Il fait froid dans la maison, il fait froid partout. Il a toujours fait froid mais on ne s’en rendait pas compte surtout en hiver lorsque la chaleur rassurante de la fonte se diffusait sans y penser.

Et puis il y a eut un grain de sable dans l’alambique du corps de chauffe. La pièce s’est déformé lentement avec la température et les bulles d’air. Le feu et l’air ont déformé le métal au cours des mois des années.

La chaudière a commencé à donner des signes de fatigue. Des bruits de tonnerre pour fabriquer l’eau chaude. Roulement de tambour comme ces anciens messagers venant sur la place publique délivrer un message important.

Et puis nous n’avons pas pu remettre en route le chauffage de la maison.

Alors nous nous sommes mis à rechercher les causes. Le manque d’argent était la première cause comme souvent.

« Si tu n’avais pas acheté un truc bon marché on n’en serait pas là. »

Les raisons sont des accusations souvent.

J’ai encaissé, je n’en menais pas large. Sans doute parce qu’il y avait du vrai. je n’avais pas vraiment réfléchi lorsque nous nous sommes installés dans la maison. Il fallait faire vite pour la rendre « habitable ». Nous avons effectué un travail de forçat durant presque deux années pour tout refaire par nous mêmes.

L’installation de la chaudière fut une des nombreuses erreurs que mon inexpérience entraina.

C’est à ce moment là, quand les problèmes ont commencé que j’ai découvert la vitesse avec laquelle on pouvait s’étriper oralement avec mon épouse.

Nous avons cherché un tiers, un médiateur car le poids de cette réciprocité était trop lourde à porter. Nous avons fait appel au service juridique de l’assurance.

Un type en costard s’est pointé, avec sa tablette il y avait un long questionnaire qu’il nous débitait en cochant les cases avec un stylet.

Cela a mis des semaines, des mois pour recevoir des nouvelles.

Ca c’était au tout début lorsque la chaudière à peine installée à commencer à faire des siennes.

J’ai même songé à ce moment là que c’était la maison toute entière qui tentait de nous refluer, comme un organisme sain combat des microbes, des parasites.

Je me suis mis à voir tout en noir pratiquement dés le début.

Nous nous en sommes sortis durant 5 ans, à chaque automne. Après des tempêtes, des lamentations, des prières, la chaudière finissait par repartir et nous étions en mesure d’oublier le froid encore une fois pour nous plonger dans l’oubli, dans la chaleur rassurante de l’oubli.

Pendant ce temps là j’ai développé mon activité, j’ai étudié tout un tas de choses, je me suis formé dans divers disciplines

Mon épouse a lâché son cabinet de psy car ici, dans cette campagne on va chez le docteur quand on a mal, on ne penserait pas à aller raconter sa vie à une inconnue. Je crois que ça l’a déçu. Parce que mon épouse supporte mal l’échec. Son affaire était fleurissante lorsque nous vivions à Lyon.

Et depuis que nous avons déménagé elle a le sentiment de vivre une longue et lente chute, je le vois bien.

Peu à peu tout lâche, le cabinet, les espoirs qu’elle caressait d’une vie tranquille et confortable. Elle a du mal à baisser les bras pour un tas de choses, je pourrais même dire qu’elle s’obstine sur des choses que je trouve insignifiantes parfois.

Ne pas fumer dans la maison

Ne pas monter à l’étage avec les chaussures

Ne pas laisser trainer les factures

Nous n’avons pas vécu la même vie voilà tout. Ce qui l’effraie aujourd’hui il y a des siècles que cela ne m’effraie plus. Ces choses m’agacent, m’énervent mais elles ne me font pas peur.

Recevoir une lettre recommandée ne me fait plus peur

Voir un huissier sur le seuil de la maison ne me fait pas peur.

Non rien de tout cela ne me fait peur.

Par contre la vitesse à laquelle nous nous répondons violemment, voilà ce qui me fait peur.

Depuis cette crise du Covid et ces confinements j’ai l’impression que tout s’accélère dangereusement. Toujours à cause de l’argent qui représente la sécurité que nous n’avons plus. Nous n’avons plus « de quoi voir venir »

Ajouté à cela le froid glacial, la réciprocité des invectives, la culpabilité qui me tombe régulièrement dessus de la voir malheureuse et de ne pas pouvoir faire grand chose.

Une colère est en train de naitre au fond de moi.

Ce n’est pas normal de vivre ainsi. Nous avons tenté de tout faire correctement, et rien ne fonctionne au final. Nous sombrons dans une médiocrité insupportable. Pire que la pauvreté ou l’indigence il y a cette médiocrité de pensée, cette médiocrité directement issue de la réciprocité de cette violence.

Cette violence finalement est comme le froid que nous prenions soin de tenir à distance par l’entremise de cette chaudière.

Cette violence c’est notre réalité qui nous submerge et contre laquelle rien ne semble suffisamment solide pour faire face. Pas même les sentiments, pas même l’amour.

La réciprocité et le froid emporte tout avec elles comme des bêtes sauvages se déchirant leurs proies rageusement.

Le pire est mon obstination à ne pas demander d’aide. De refuser même toute aide.

Car le problème ce n’est pas cette putain de chaudière, ni même le froid, ni même le virus, ni les confinements.

Le problème est bien plus grave et je m’en aperçois, il se loge dans le cœur dans la fatigue d’un cœur qui ne sait plus rêver la chaleur et la douceur entre nous deux

Un cœur qui pour continuer à battre devra à nouveau plonger dans le rire durant longtemps avant d’apprendre à sourire de nouveau.

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