Autofiction et analyse

L’écriture, dans la rédaction d’un journal, de chroniques, dans ce qu’on appelle désormais « l’autofiction » a t’elle une relation avec l’analyse telle qu’on la pratique en tant que patient ?

Même si personnellement je n’ai jamais entrepris de cure analytique, et pour le peu donc que je sois en mesure d’appréhender de cette expérience, je vois un rapport, une similitude.

Concernant la durée en premier lieu. Si une cure dure en moyenne dix ou quinze ans a raison de 2 ou 3 séances par semaine, apprendre à écrire prend approximativement le même temps.

Il faut un temps pour débloquer la parole, comme l’écriture afin qu’elle devienne plus spontanée et qu’elle ne rate pas sa cible en même temps. Pour que celui qui écrit mette le doigt sur les obsessions, sur la récurrence ou l’occurrence de l’obsession.

Vis à vis de la cure, j’ai tout de même effectué quelques tentatives, j’avais droit à trois séances gratuites et toute ma concentration à cette époque s’était mobilisée pour tenter d’entrevoir les bénéfices et les inconvénients d’une telle démarche sur le long terme.

Si j’utilise le mot de « cure » c’est que j’aurais pu à un moment aussi m’engager sur la voie ecclésiastique, devenir curé qui sait..

Ce qui m’a arrêté c’était la somme d’argent que ça allait me couter, la notion d’investissement sur moi-même de façon narcissique, égocentrique. J’avais déjà investi beaucoup de temps et d’argent de cette façon là justement par l’écriture.

Les premiers souvenirs de l’écriture d’un journal remontent à mes 20 ans. Et durant 20 ans j’ai écrit quasiment tous les jours sur ma personne. jusqu’à la quarantaine.

Au début en totale ignorance de ce que j’écrivais. Je croyais que décrire quoique ce soit avec des mots suffisait simplement à représenter les choses du monde extérieur de façon exacte claire irréfutable, et que toute la difficulté de l’écriture se résumait à choisir les bons mots.

Je ne me rendais pas compte de cette illusion que représente l’extérieur, les lieux, les personnages, les objets. Ecrire était une façon de créer cet extérieur, en tant qu’objet d’attention en empruntant le mode de la naïveté, tel un enfant l’utilise pour le dissocier de lui-même et ainsi probablement découvrir ce « lui-même » en tant qu’opposé.

Je me souviens de cette difficulté à écrire. Surtout cette difficulté à relire ce que j’avais écrit. C’était à première vue d’une telle nullité, d’une telle maladresse, un ramassis de clichés, de banalités comme on dit. Et puis que d’émotions aussi dans ces textes, une sorte de délire boueux constituée de clichés là aussi.

Cependant j’avais découvert que ça me faisait un peu plus de bien d’écrire que de ne pas le faire, ça donnait un axe à ma journée, comme une solidité qui, puisque ça fonctionnait, ne devait pas être aussi illusoire que le contenu de mes écrits.

J’ai très vite accepté la régularité d’écrire car le bénéfice de cette régularité était immédiat.

Et maintenant que je l’écris je pourrais me demander si je n’aurais pas pu trouver ce même bénéfice dans n’importe quelle autre activité qui ne soit pas un « travail » au sens d’un travail subordonné. Ce que j’avais aussi découvert dans l’écriture c’était un travail « libre ».

Grande différence entre « subordonné » et « libre ». Subordonné je ne suis le maitre que de ma force de travail que je loue à une entité possédant le cadre et les outils de production.

Libre je reste maitre de ma force de travail, maitre du temps que je lui accorde, maitre des lieux où je décide de le faire. que ce soit à la table de ma chambre meublée, dans un café, sur un banc public, je suis en mesure de choisir, ce que ne peut faire quelqu’un qui pratique le travail subordonné.

La lecture de Marx je devrais plutôt dire son survol, m’a apprit par la suite ce genre de petite chose.

Mais à l’époque j’étais clairement dans ce malaise que provoque la subordination et la seule solution à ce malaise fut de me créer un espace de liberté.

L’écriture était une tentative de m’extraire de ma condition. Condition que j’appréhendais d’ailleurs assez mal.

Je venais d’un milieu petit bourgeois, mon éducation était directement issue de ce milieu. Mais à 16 ans je me suis révolté et ai cru m’en détacher, je désirais explorer comme on dit le vaste monde.

Ce qui m’entraina vers une autre condition immédiatement, misérable, car je m’étais mis à vivre soudain hors du confort , la plupart du temps usant d’expédients et dans des lieux insalubres.

L’art, l’idée que je me faisais confusément de l’art m’avait aidé à la fois à m’évader de cette condition petite bourgeoise et de cette pensée que je considérais alors trop étriquée comme des buts qu’elle me proposait d’atteindre.

Ces buts je les considérais , trop prévisibles et ennuyeux de prime abord. Je m »étais révolté et je m’étais enfui n’ayant pas d’argument clair à opposer à l’époque pour expliquer mon malaise.

La seule lumière que je voyais c’était l’art. C’était cette envie d’être libre de mon temps, que je voulais utiliser pour réfléchir, pour créer.

Cependant je ne me rendais même pas compte que les objectifs que je visais au travers l’art était exactement les mêmes que ceux que j’aurais pu viser en acceptant de suivre des études supérieures « dignes de ce nom » et décrocher une bonne place par la suite.

« Réussir » finalement était cet objectif.

Réussir à devenir un écrivain était animé par la même sorte d’illusion, celle là même que je rejetais : obtenir une place au soleil par n’importe quelle autre activité de médecin, d’avocat, proposée par mon éducation.

Cette erreur de but me poursuivit durant une dizaine d’années et sans doute fut elle nécessaire afin de mener mon apprentissage finalement.

Mon éducation m’avait transmis qu’on ne pouvait rien atteindre sans effort, sans travail.

Il était évident que pour devenir écrivain il fallait que je me mette à travailler. Et en premier lieu à lire. Sans doute n’aurais je pas dévoré tant de livres, avec une telle avidité si je n’avais pas eu un tel désir de combler du manque. Car bien sur il fallait manquer de quelque chose pour continuer à rêver de l’atteindre.

J’étais déchu, je m’étais déchu moi-même, mon âme s’était éloignée du Père volontairement dans la désobéissance à sa volonté. Il fallait donc le payer cher en premier lieu puis par la suite rêver de rédemption, du retour du fils prodigue avec évidemment les bras chargés de l’œuvre, si possible rédemptrice de tout ce qu’ils avaient eux aussi traversé de sacrifice.

Quand je dis que l’amour c’est tous les jours, ce n’est pas une blague. Et l’amour, la psychanalyse, l’écriture plus je vieillis plus je découvre que tout cela est synonyme.

10 ans donc d’apprentissage propulsé par un désir de rédemption du monde, ne lésinons pas. Le Christ recrucifié encore une fois de plus. Rien de bien nouveau sous le soleil.

Puis il y eut une première prise de conscience de l’absurdité vers la trentaine. En tous les cas un vrai doute qui me fit trébucher. J’aurais pu devenir sérieux à trente ans et devenir responsable d’une famille, et être heureux. Mais à l’époque cette idée d’être heureux ne voulait pas dire grand chose. J’étais déjà allé tellement loin dans la solitude que cette notion de bonheur avec autrui ou dans un statut qui puisse ressembler à ce que la plupart des gens nomment ainsi, je n’étais pas en mesure d’y accéder.

J’étais entré dans un labyrinthe au début de ma vie par colère et par peur et en m’égarant de plus en plus dans sa complexité j’avais fini par découvrir une manière de m’occuper.

Je ne m’occupais même que de moi-même absolument ayant enfin découvert que ce que j’appelais l’extérieur à 20 ans était devenu ma « vie intérieure ».

J’étais sur une autre fréquence du monde, je l’avais accepté. Les autres existaient, le monde existait, j’avais mis 10 ans à comprendre que je n’y comprenais absolument rien.

Que tout ce que je pensais ne regardait que moi seul. Mes doutes concernant l’écriture atteignirent au paroxysme quand je compris qu’il fallait mettre celle ci sur l’un des plateaux de la balance, sur l’autre plateau il y avait le monde justement, une femme et un enfant. J’avais un peu de discernement, suffisamment pour comprendre qui allait l’emporter.

Et pendant quelques mois je fus presque soulagé de l’écriture. Je retrouvais une vie simple, une vie où l’on échange des banalité avec l’autre, parce qu’on n’a pas besoin de dire grand chose. Parce qu’on éprouve cette sensation de satiété telle qu’elle colore de silence de banalité sans que cela ne nous dérange.

La passion dura peu tellement peu que je peux mesurer à quel point la solitude qui était la mienne s’était enivrée de la présence de l’autre qu’elle en avait presque tout de suite épuisé son mystère.

C’est donc à la trentaine que je me suis aperçu que je cherchais à « soigner » quelque chose.

Que j’étais sans cesse à la recherche d’une guérison. J’avais pour cela utilisé la fuite, l’art, la solitude de l’écriture, l’enfermement et la rêverie pou tenter de soigner cette plaie, réelle ou imaginaire. L’amour et la quiétude me proposaient cette satiété telle que je l’avais connue autrefois et que j’avais déjà rejetée. Je tentais donc de m’y engouffrer comme je le pouvais en endossant le statut de père et d’homme responsable d’autrui et de lui-même.Je déployais maints efforts afin de développer cette image de solidité de force apte à faire face à toutes les épreuves.

J’appris ce faisant qu’on ne peut aller contre sa propre nature par l’échec cuisant que cette tentative ne manqua pas d’essuyer.

Il s’en suivit 10 années étranges au cours desquelles je continuais à écrire tout en tentant de faire carrière dans une entreprise afin de revenir au monde de tous les jours, au quotidien. J’étais seul à nouveau et je prenais garde de n’avoir que des aventures sans engagement ne désirant pas créer plus de désordre que ce que j’avais déjà crée.

Je continuais à croire que j’allais parvenir à réaliser tôt ou tard un chef d’œuvre littéraire.

et parallèlement je m’étais mis à reprendre les pinceaux pour me changer les idées.

La peinture était quelque chose que j’avais pris soin de mettre à l’écart durant longtemps, elle me rappelait trop ma mère. D’ailleurs entre 20 et 30 ans nous n’avions eu aucune sorte de contact, pas une seule lettre, pas un seul coup de fil. Le même laps de temps où j’avais laissé les pinceaux de coté finalement. Je dessinais, réalisais des esquisses, des croquis mais je ne peignais pas et je prenais comme excuse que je n’avais pas la place pour le faire, mes lieux de vie étant trop exiguës, et puis je ne pouvais pas non plus chasser plusieurs lièvres en même temps. Car évidemment il y avait cette nécessité absolue que quelque soit le moyen artistique employé il fallait absolument qu’il conduise irrémédiablement au chef d’œuvre.

Pourtant quelque chose soudain se dénoua et j’achetais des gouaches et du papier. Même si j’avais une formation artistique je décidais aussi d’y renoncer pour revenir à l’émotion première des peintures enfantines.

Je me mis alors à peindre des illustrations à la gouache avec un grand plaisir et j’avais pris comme prétexte le conte du joueur de flute de Hamelin. Celui qui avait proposé de dératiser le village grâce à sa musique, que l’on avait ensuite trahit et qui avait du coup emporté tous les enfants pour se venger.

On ne fait jamais assez attention aux choses que l’on fait au moment où on les fait. Il faut parfois des années de recul pour les comprendre. Parallèlement à ces peintures à la gouache j’avais entrepris aussi de me lancer dans la confection de sculptures en papier mâché. Le premier personnage que je créais était Saint Antoine de Padoue probablement suite à la lecture de Flaubert qui m’avait fortement impressionné par la similarité des doutes que j’y retrouvais.

Peu de temps après avoir réalisé ces peintures et cette sculpture je déménageais de la cellule monacale dans laquelle j’avais vécu presque dix ans pour habiter une maison en banlieue parisienne. Quelques semaines après avoir emménagé je reçus un coup de fil de ma mère car j’avais fait installer le téléphone et je n’avais pas pensé à mettre le numéro en liste rouge.

J’aurais pu me satisfaire de ce concours de circonstances extraordinaires mais non. L’entreprise pour laquelle je travaillais décida d’ouvrir un site sur Lyon et je sautais aussitôt sur l’occasion pour me porter volontaire à me rendre là bas. J’obtins même ainsi une sorte de promotion comme si le destin récompensait à la fois mon audace et l’entreprise ma bonne volonté.

Lyon me déçu presque aussitôt que j’y arrivais. J’étais encore tellement lié à Paris, du reste que savais je vraiment des villes à part celle ci ?

Je me concentrais donc à mon travail dans la journée et bien sur je continuais à écrire chaque jour sur de petits carnets que j’alignais au fur et à mesure des mois sur une étagère comme des trophés.

Je venais d’acheter un ordinateur et je passais aussi des heures à étudier son fonctionnement de façon empirique. Mon idée était bien sur de reprendre tous les textes de ces carnets, de parvenir à les assembler en quelque chose de « présentable » pour un éditeur. Et puis j’avais compris que grâce à la fonction « copier coller » j’allais probablement gagner un temps fou à réunir toutes les pièces de ce puzzle compliqué et qui sait … en faire enfin un bon roman.

a bien repenser aux motivations de cette époque entre 30 et 40 ans je crois que j’ai abandonné l’idée de génie la troquant contre celle d’utilité. Je ne visais plus tant à produire un chef d’œuvre qu’un texte dans lequel mon expérience transposée pourrait être utile à d’autres.

J’avais malgré tout beaucoup de mal à me détacher de la chronique et de l’autobiographie même si cela passait parfois par des textes d’autofiction j’en restais assez désespéré, il me manquait ce souffle, cette énergie des récits au long cours qui racontent de formidables histoires et emportent le lecteur dans l’aventure de lire pour le plaisir de lire tout simplement.

J’avais encore cette plaie à soigner par l’écriture; C’est pour cela que j’ai eu envie d’écrire ce texte pour mettre en relation la psychanalyse avec l’écriture, parce que moi pour elles ont pour objectif le soin.

Or il y a une grande ambiguïté dans ce mot de soin, de soigner. Une ambiguïté qui vient de moi.

On peut soigner une plaie

On peut aussi prendre soin à effectuer quelque chose.

La psychanalyse propose il me semble la même ambiguïté entre soigner et prendre soin et ce pour tous les acteurs qui « tournent » si j’ose dire autour de cette notion du soin.

Prendre soin, c’est faire attention au travers l’éducation que j’ai reçue.

Est ce que faire attention est la bonne expression ? On dit parfois aussi « prêter de l’attention » ce qui déjà est plus élégant et aussi ce qui implique qu’on ne la donne pas, qu’on peut la récupérer.

En matière d’écriture n’est ce pas la même chose ? prêter une attention comme prendre soin cela reviendrait à quoi dans ce cas ? Est ce à soi, à l’autre à qui le texte s’adresse, encore faut il être conscient que lorsqu’on écrit on s’adresse à qui que ce soit …

C’est plus évident quand on sait, et qu’on le paie surtout que quelqu’un est là à écouter toutes nos déblatérations allongé sur un divan.

Ecrire comme on parle dans une séance de psy c’est certainement ainsi que j’ai commencé à écrire pensant qu’au travers de l’écriture j’allais parvenir à soigner quelque chose.

Dans cette démarche je me suis aperçu de cette ambiguïté également qui se dissimule dans le mot soin. Entre soigner et prendre soin pour parvenir à prêter une attention à la chose écrite comme on peut prêter attention à la parole dite.

La question maintenant est de savoir comment on en sort, et si on a envie d’en sortir de cette chose écrite ou dite. Pourquoi en sortir aussi ?

Lorsque je pense à l’art au chemin qu’il propose à chacun je comprends qu’il s’agit toujours de la même chose finalement. Il s’agit de cette nécessité de tourner en rond durant un temps donné pour prendre conscience d’un centre en premier lieu.

Ensuite ce centre est t’il si réel qu’on l’imagine ? Le simple fait de lui prêter de l’attention le fait naitre et exister en nous. Cependant on peut tout à fait récupérer si je peux dire cette attention première pour l’utiliser à nouveau à l’extérieur de nos préoccupations à l’extérieur du maelstrom et soudain accorder de l’attention à tout un monde, le redécouvrant sans relâche à la fois le même et différent, suivant cette attention qui peut elle aussi se renouveler à chaque fois qu’on la prête qu’on l’accorde et qui se renouvelle ainsi.

Ainsi découvre t’on la notion de point de vue et j’imagine qu’on arrive au même résultat, y en a t’il un autre possible, au terme d’une analyse.

Ce constat que l’on peut voir le monde, les choses, les êtres et même soi au travers de points de vue différents, changeants, parfois justes parfois faux- mais le vrai et le faux à ces moments là ne sont que des couleurs des outils- je ne saurais dire si cela « soigne » véritablement quelque chose.

Je ne sais pas si cela apaise ou au contraire affole et c’est justement ma résistance à rester dans cette ignorance qui me permet de continuer de peindre ou d’écrire il me semble désormais.

rien ne dit que ce soit une position définitive par définition si je peux dire, si j’essaie de regarder au delà j’ai peur de tomber sur la foi et de m’y trouver irrécupérable absolument. Résister c’est aussi savoir ses limites.