Isolement

Si autrefois je n’avais guère d’autre choix que la fuite sitôt qu’il s’agissait de « comprendre » quoi que soit c’est que d’instinct je percevais l’enfumage. J’ai donc voulu comprendre ce que signifiait cette peur provoquée par la compréhension telle qu’on me la brandissait de toutes parts comme la seule bouée de sauvetage à toute velléité de perdition de naufrage.

J’ai beaucoup lu. J’ai beaucoup « réfléchit » et plus je « comprenais » plus je me rendais compte à quel point la compréhension m’éloignait de ce que je pourrais appeler mes sensations immédiates, mes émotions immédiates et qui dans mon for intérieur évoquaient mon « essence » mon « âme » comme on pourrait parler de l’essence et de l’âme du bois par exemple.

L’accumulation des années, de la croissance du savoir formait une épaisseur, une gangue qui me faisait peu à peu oublier l’essentiel. Je veux dire la vie dans son immédiateté.

Cette immédiateté je ne cessais pas pour autant de vouloir la retrouver alors qu’il était de plus en plus difficile de le faire en raison justement du « savoir » et toutes les pensées les réflexions que je collais désormais sur elle.

Je ne sais pas quand à commencer le mouvement inverse, le mouvement de retour. Il se peut que ce soit au moment même où j’éprouvais la fatigue de peindre que je trouvais justement le moyen d’y revenir.

Cette fatigue de peindre me tomba dessus en même temps que l’ennui comme une chape de plomb. Plus rien de ce que je pouvais peindre ne trouvait plus grâce à mes yeux. J’avais ouvert soudain les yeux sur mon propre asservissement au cliché et à la satisfaction médiocre de plus en plus qui causa somme toute cette lassitude.

Et pourtant je ne baissais pas pour autant les bras complètement, l’illusion était encore neuve de vouloir « comprendre » ce qui pouvait bien m’arriver.

Je décidais donc de poser les pinceaux et de faire retour vers moi-même le plus sincèrement que j’étais en mesure de le faire en retraversant ainsi tous les mensonges que je m’étais racontés sur le monde, la vie, les autres et bien sur moi-même.

Et au fur et à mesure que je m’efforçais d’être ainsi sans complaisance je me mis à dénouer de plus en plus de nœuds, ce qui évidemment en créait immédiatement d’autres car les couches d’illusion, de croyances, de mensonges sont épaisses. Chez moi elles étaient en béton armé si je puis dire.

C’est le jour où je changeais brutalement de point de vue sur la fatigue et l’ennui que je ressentais que je perçus enfin cette chance qui m’était accordée de les avoir rencontrés.

Ce que j’avais pris jusque là pour une sorte de malédiction, pour quelque chose de mortifère en fait était cette nécessité de décomposition qui allait former le terreau d’un nouvel élan vital.

Je n’avais pas eu envie de fuir cette fatigue et cet ennui. Au contraire la lassitude étant si accablante , je décidais de m’enfermer dans un petit appartement et dans quelques habitudes strictes, aller travailler, faire quelques commissions à date fixe et surtout rester fermement accroché à cet ennui.

C’est à dire qu’hormis pour ces obligations je passais le plus clair de mon temps allongé sur mon lit ou assis au centre de ma salle de séjour.

Je ne voulais pas lâcher du regard cet ennui.

Au début ce fut difficile, je n’arrivais pas à tenir en place. J’allais faire un tour de paté de maison et je rentrais en espérant qu’ainsi, après la marche l’énervement l’agacement serait dispersé et que je serais plus apte à supporter l’immobile.

Je ne comprenais pas ce que représentait tout ça. En fait c’était une révolte contre cette peur monstrueuse en moi d’avoir à mourir un jour. Peut t’il y avoir une autre peur plus tangible que celle ci ?

L’ennui me permettait d’explorer cette peur de plus en plus.

Dans le fond je parvins assez vite à des questionnements essentiels. tous les détails, les anecdotes qui scintillaient comme des promesses autour n’étaient que du divertissement installé, un genre de théâtre d’ombres destiné à tenter de ramollir cet essentiel.

Cet essentiel est comme un pain que l’on fabrique seul. comprendre l’alchimie pour le créer prend du temps, de la patience et de la solitude. ce n’est pas l’essentiel dont on nous rabâche les oreilles en ce moment, un essentiel à pleurer tant on l’affuble encore de clichés et de superficialité.

L’essentiel pour moi c’est une obsession qui tant que je ne la regardais pas en face, se dérobait sans relâche dans la distraction et la superficialité. En peinture, dans l’écriture, et dans toute ma vie en général.

J’ai envie de m’exprimer, c’est à dire me presser comme un citron pour extraire l’essence de ces émotions omniprésentes que j’appelle l’expérience de vivre, l’expérience de l’être au monde.

J’ai cette volonté farouche de la dépouiller de sa gangue d’épaisseur pour lui redonner son Energie formidable à la fois en moi et par l’intermédiaire de mon travail qu’elle touche le monde pour que chacun non pas la découvre, mais s’en souvienne.

Il m’a fallu m’isoler non seulement physiquement mais humainement, sortir de la pensée et regarder ce qui pouvait risquer de mourir et que j’appelais « moi » au plus profond de cet ennui.

Ce qui meurt ce sont des illusions tout simplement. Ce qui meurt ce sont des pensées inutiles, des pensées parasites, ce qui meurt ce sont des mensonges et des sentiments faux parce que construits suivant des modèles moraux.

Tout ce qui meurt cependant n’est rien à coté de ce qui soudain se met à vivre l’expérience pleinement.

Non pas dans la puissance et le pouvoir qui cherche un intérêt, ce n’est pas du tout cela. Ce qui vit et bondi soudain hors de ce moi c’est quelque chose encore de mal interprété que l’on pourrait rapprocher du mot « merci ».

Un merci de chaque instant qui se reconnait comme instant unique pour s’évanouir et revenir sous tant de formes multiples qu’on ne peut être que dans une position d’émerveillement, une piété de l’émerveillement qui surgit de la morosité des jours qui filent et de leur ennui premier.

Illustration la grotte de l’ermite chapelle St Michel d’eau douce vers Marseille. Je suis passé maintes fois devant, et j’ai rêvé de nombreuses fois de vivre ainsi au fond d’un trou semblable, me couper définitivement du monde jusqu’à ce que je forge une solitude plus habile plus souple que je peux conserver partout et ce même au sein des foules.

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