La chatte

La chatte dort une bonne partie de la journée sur un tabouret haut que j’ai installé près d’un des radiateurs de l’atelier. Etant donné qu’elle y reste il m’arrive de penser qu’elle doit s’y sentir bien. Encore que suivant la saison tout peut changer. Elle peut décider soudain de déserter cette place pour se rendre n’importe où pour s’endormir ou somnoler ou rêver, sait on à quoi peuvent bien penser les bêtes ? On ne sait même pas si une bête pense finalement. Et c’est peut-être ce qu’il y a d’effrayant lorsque nous y pensons, à cette hypothétique absence de pensée qui nous renvoie immédiatement à la notre. Que serait t’on sans la pensée ?

Admettons qu’elle ne pense pas et que ça ne m’effraie pas. Je passe parfois du temps à l’observer, la chatte parait enfouie dans quelque chose que je n’arrive pas à décrire, ni même à expliquer. Elle est dans l’instant, dans cette immédiateté qui s’écoule d’un instant l’autre. Avec les oreilles toujours plus ou moins en alerte, comme guettant le moindre bruit. C’est ce que je me dis. C’est que sans doute guetter nous est commun. Je guette moi aussi le bruit de la boite aux lettres tout là bas quand le facteur déposera les lettres. Je guette la sonnerie de mon téléphone portable que j’oublie régulièrement sur mon bureau, à l’étage de la maison, en face de l’atelier, au delà de la cour.

Avec le temps il me semble que par mimétisme je bouge moi aussi les oreilles tout en étant au travail sur mes toiles, dans le même écoulement de cet immédiat. L’orientation de celles ci, la tension si je puis dire de l’attention aux sons, je la copie de plus en plus sur ce que je comprends de la tension des oreilles de la chatte.

Il y a des choses importantes, d’autres pas. Il y a des bruits, des sonorité, de légers et presque imperceptibles sons qui nous parviennent par delà les cloisons et le plafond. De temps en temps une poutre craque, un oiseau se perd dans les voliges, les soupentes tout là haut à l’étage de l’atelier.

De mon coté je crois que par nécessité j’ai fini par classer les bruits en catégories, d’agaçant à délicat et parfois mêmes mélodieux comme le rire d’un gamin de l’autre coté des toits, quelque part dans une cour ou dans une rue. Le battement d’aile d’une colombe qui se jette au haut des pignons. Ce que je ne sais pas c’est si la chatte s’est elle aussi installée dans cette sorte de familiarité avec les sons. As t’elle besoin elle aussi de cette familiarité pour profiter de son farniente ? Ou bien ignore t’elle cette habitude en accueillant chaque son comme chaque fois une nouveauté ?

En tous cas nous avons une relation semblable à celle que peut avoir un apprenti à son maitre. La chatte m’apprend le silence et l’immédiat à sa façon, silencieuse et sensuelle.

Parfois elle bondit lestement de la chaise en poussant un ou deux petits miaulements pour m’avertir qu’elle désire sortir. Je me lève et vais lui ouvrir la porte de l’atelier ou bien de la remise par où elle accèdera aux toits et à une vie qui lui est totalement personnelle, une vie sur laquelle je n’ai aucun regard.

L’été je l’entends miauler, feuler sur un toit attenant, mais je ne la vois pas. Par contre je vois très bien le gros chat blanc qui ne se gène pas pour pénétrer à l’étage par le bardage branlant par endroits. Il y a des cavalcades, des freinages, des bonds lourds et brefs, un ou deux grognements et tout à coup une explosion de mouvements et de feulements. Puis tout redevient calme. Je pourrais presque imaginer son ronronnement. Mais il ne faut pas s’y fier, ronronner n’est pas aimer, ronronner n’est pas se donner, ronronner c’est simplement une autre façon de dire maintenant. Rien de plus. Et tout peut très vite changer, si on n’y prend garde, un coup de griffe, de dents et elle s’enfuit comme une panthère ondulante et souple, imprévisible.

Quelques heures plus tard elle a regagné son siège près du radiateur, elle me jauge avec un air que j’interprète comme hautain puisqu’elle est le maitre et moi l’apprentis et que je ne sais visiblement rien ni sur les chattes, ni sur l’immédiateté du monde qu’elle tente de m’enseigner en vain.

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