L’émotion artistique.

Eprouver une émotion est un cadeau du ciel. Cet état qui surgit et nous emporte tout entier dans une version modifiée de l’instant. Cet état transforme à la fois l’être et l’instant.

Nous cherchons à identifier cette émotion et déjà juste par cette démarche nous nous en éloignons. Qui d’ailleurs cherche à identifier une émotion ? La pensée, le mental car il sent que tout à coup quelque chose lui échappe.

L’émotion nous envahit tout entier et la pensée n’accepte pas de s’y laisser engloutir toute entière.

Nous avons perdu confiance à un point tel dans l’émotion qu’aussitôt qu’elle s’avance nous la répudions en l’enfermant dans des mots, des pensées, des concepts et des jugements.

C’est une des difficultés crée par le vivre ensemble, par la collectivité. Celle de brider nos émotions, de les amoindrir car nous estimons qu’elles fabriquent du désordre.

Ce ne sont pas les émotions qui fabriquent du désordre. C’est notre ignorance et notre peur envers celles-ci.

Ce que nous ne comprenons pas nous effraie. Ce que nous ne comprenons pas et qui nous submerge représente un danger. Et comme nous sommes perpétuellement à l’affut de signaux pour nous prémunir de ce danger nous qualifions à peu près tout en fonction de ces signaux. C’est un réflexe animal.

Lorsqu’un animal obéit à ces signaux il possède une panoplie de réactions programmées qui lui permettent de réagir.

La peur entraine la fuite par exemple.

La faim entraine la chasse, la prédation, par des stimuli augmentant l’acuité des sens par toute une stratégie de réponses à cette émotion que représente le fait d’avoir faim.

L’état de la faim c’est une émotion. C’est que qui se passe dans l’instant et le modifie par rapport à l’instant précédent. En pénétrant dans la faim s’opère une transformation physique, organique car l’émotion agit physiquement sur notre constitution.

Si nous pensons que nous avons faim ce n’est déjà plus éprouver la faim. Penser c’est installer une distance avec cet évènement.

Il n’est pas dans mon propos de déclarer que la pensée est une adversaire de l’émotion.

Je voulais juste préciser un fonctionnement devenu tellement naturel, ordinaire, que nous ne nous rendons plus compte. D’une certaine façon la pensée est un réflexe elle aussi à l’émotion.

Mais quelle pensée ? à quelle pensée nous accrochons nous pour ne pas nous laisser submerger. Est ce une pensée personnelle ou bien une pensée qui serait une suite d’opérations programmées vis à vis de telle émotion vis à vis de tel ou tel type d’évènement. Une pensée directement issue de l’arbitraire qui autorise à penser qu’un arabe est un ennemi, qu’un juif est un radin, qu’une femme qui porte une mini jupe est une salope.

L’émotion stimule une pensée qui s’accroche à des clichés en premier lieu pour tenter de se l’expliquer.

C’est donc un travail sur soi à réaliser que de prendre conscience de notre façon de réagir face à l’émotion. D’observer toutes ces pensées qui aussitôt surgissent en même temps qu’elles. De faire la part des choses entre les poncifs et ce qui nous revient vraiment en propre.

Comment parvenir à cela, surtout quand on n’a jamais pratiqué ce discernement ?

Je crois que l’art propose une solution pour que chacun puisse revenir à soi.

Je me souviens d’une époque où j’avais du mal à pénétrer dans la musique classique. Pour moi elle représentait des souvenirs peu agréables, et, aussitot que j’entendais du Bethoven, du Bach, du Vivaldi je ne pouvais m’empècher de recouvrir l’émotion de l’instant par ces souvenirs désagréables.

Jusqu’à ce jour particulier de mars où je me suis retrouvé dans un grand atelier que l’on m’avait prété. J’étais dans un lieu qui ne m’était pas familier. Un lieu nouveau que je commençais timidement à investir. J’ai toujours eu peur des grands espaces presque vides par manque d’habitude de ces grands espaces.

L’atelier était vraiment vaste et par la verrière la lumière du matin filtrait au travers de grands rideaux de coton qui avait été tirés. L’athmosphère était étrange car à ce malaise que je ressentais d’être au milieu de ce grand espace, la crudité de la lumière atténuée par les rideaux de coton procurait à la grande salle un aspect féérique d’une certaine douceur.

C’est à ce moment exactement que pour faire face au léger vertique qui s’emparait de moi j’éprouvais cette nécessité d’écouter de la musique. Il y avait une platine et quelques disques vynil de musique classique. J’en pris un au hasard et c’était du Rakmaninov.

J’avais entendu de nombreuses fois cette musique dans mon enfance et bien sur comme d’habitude elle me projeta directement vers une sorte de nostalgie. Pourtant ça n’était pas le moment d’éprouver de la nostalgie. J’avais cette chance d’avoir ce grand atelier, j’allais pouvoir relever les manches, me mettre sérieusement au travail, c’était cela mon projet.

Juste en n’acceptant pas cette habitude, cette nostalgie qui revenait aussitôt que j’entendais la musque de Rachmaninov, je décidais soudain d’en finir. Je me suis assis confortablement j’ai monté un peu le son et j’ai fermé les yeux. J’ai prêté attention à cette musique non pas en tentant de l’analyser, mais en me laissant emporter par chacune des notes qui se reliait à l’autre avec ces moments de silence entre chacune des notes.

Il s’en est suivit une expérience extraordinaire. D’un seul coup il n’y avait plus de séparation entre la musique que j’écoutais désormais et moi-même. Dans cet instant nous avions fusionné par l’intermédiaire de cette attention aux notes que j’avais accepté de porter au silence entre chaque note. Cette attention avait été l’outil qui me permettait de transformer totalement mon ressenti face à cette musique que j’avais entendu tant de fois et qui soudain apparut inédite.

La pensée quand elle se mêle de vouloir penser l’émotion entraine vers la suffisance. C’est un mot qui n’est plus beaucoup utilisé de nos jours, sans doute tant nous nous sommes soumis collectivement à cette suffisance. Moi le premier d’ailleurs je m’en rends compte tant j’aurais fourni d’efforts de ruses pour tenter d’expliquer l’émotion par l’écriture, par l’analyse.

Il y a dans cette suffisance cette satiété qui désormais s’attache à la satisfaction, qui ne cesse de la rendre suspecte à chaque fois que je me retrouve en sa présence. Que je la perçoive en l’autre ou en moi.

Cette suffisance qui n’arrête pas de déclarer avec arrogance « j’ai compris »  » je sais » « ça me suffit pour te ranger ou ranger cela dans une boite » .

J’essaie vraiment de m’écarter de cette sensation désagréable autant que je le peux plus je me rends compte que ma difficulté majeure abîmant ma relation avec les gens, avec le monde provient uniquement de cette arrogance et de cette prétention depuis toujours.

Cependant c’est encore une pensée, et une analyse, ce n’est pas la justesse c’est une interprétation d’un événement, d’une émotion encore.

Le problème que j’ai toujours rencontré c’est de rendre compte de cette émotion qui ne me quitte pas depuis l’origine. Par l’éducation, par l’apprentissage scolaire, par l’intégration des clichés et des poncifs que je n’étais pas en mesure d’examiner attentivement dans ma jeunesse et ce de façon personnelle, j’ai emprunté d’autres poncifs comme la révolte, comme la rébellion, comme aussi cette volonté d’enfermement, de me séparer du monde et d’explorer la solitude.

J’avais pour modèle certains artistes comme Vincent Van Gogh, Paul Gauguin, Rimbaud, et bien d’autres que l’on range dans la catégorie des artistes « maudits ».

Sauf que comme il se doit je ne portais pas mon attention au bon endroit. Je portais mon attention sur l’ambiance romantique, romanesque dans lesquelles ces personnages que j’avais inventés de mon propre chef me permettait de créer en moi. J’avais besoin si je puis dire d’entrer dans cette ambiance factice car elle représentait pour moi la source de la création. Il fallait souffrir pour créer.

Je ne pense pas être le seul a avoir commis cette erreur. A propos de Van Gogh j’ai regardé un film, une version inédite de la vie de Van Gogh et donc l’acteur Jacques Gamblin joue le rôle, il y a aussi un autre film ou Jacques Dutronc interprete Van Gogh. Ces deux films entrent en opposition presque totale avec cet autre film plus vieux ou Van Gogh était Kirk Douglas. Dans ce tout premier film dont je me suis souvenu, Douglas restitue ce que le public attend, c’est à dire la folie et la souffrance du peintre face à son oeuvre.

C’est tout autre chose que proposent Dutronc et Gamblin.

On voit soudain surgir un personnage désinvolte vis à vis de tout ce que le monde considère comme important, que ce soit la réussite sociale, l’amour, et justement les émotions telles que le monde les vit ordinairement.

Ce personnage désinvolte et décalé n’est pas dans une souffrance affichée comme celle que propose Douglas. Il est en lutte contre quelque chose d’autre et je crois que c’est surtout le cliché son ennemi.

Cette lutte il est possible qu’elle l’entraine vers la peinture de plus en plus loin et de façon compulsive, intense au fur et à mesure où il découvre un monde réhaussé soudain par la couleur portée elle aussi à un degré d’intensité qui paraitra exagéré à son époque.

Ce qu’exprime la peinture de Van Gogh c’est l’absence de concession au cliché. C’est la volonté de montrer ce qui se dissimule sous ces clichés. C’est ce malentendu également qui sans doute comme une contingence de cet effort produira son isolement et son geste final.

Ce n’est pas parce qu’il n’a pas réussi à atteindre au but que Vincent se suicide, c’est qu’il l’atteint justement. Cependant il se retrouve seul soudain face à ce résultat dans l’impossibilité de le partager et ce même avec son propre frère j’imagine.

C’est sans doute pour cela qu’il incarne le peintre maudit par excellence et qu’en même temps on l’admire tellement dans le grand public. Il y a chez lui à la fois du héros et du martyr.

Parce que désormais le martyr est la case habituelle dans laquelle on fait entrer le héros tout simplement.

Cette interprétation facile et voulu du héros en martyr dégrade son aspect solaire, le fait redescendre du firmament où il s’était seul élevé. On le transforme en martyr et c’est comme un verdict posé par la société pour avertir tous ceux qui seraient comme Vincent tentés de succomber à ce qui ne peut être pour elle qu’éblouissement.

La clarté qu’a perçu Van Gogh le héros est interprétée comme l’éblouissement de la folie qui le fait passer du coté des fous et des martyrs.

Cela en vaut il la peine ? voilà la question que pose la société vis à vis du but des artistes maudits.

Quel bénéfice pour un tel investissement ?

On ne se rend même plus compte de la mesquinerie dans laquelle nous avons pénétré formatés par cette société capitaliste et bourgeoise qui interprète tout à l’aulne de l’intéret.

C’est la grandeur de Van Gogh et de tous les artistes dit maudits que de montrer un chemin possible se situant bien au delà des intérêts mesquins. Un chemin qui rejoint celui des fous, des poètes, des magiciens et des chamans, de ces présocratiques qui n’étaient pas des philosophes mais des artistes, peut-être le reconnaitra t’on un jour.

L’illustration est trouvée sur internet et montre l’amalgame que l’on peut faire rapidement par l’entremise de ce terme d’artistes maudit, avec cette sorte d’humour réducteur dans lequel on établit des parallèles entre Munch et Van Gogh. Cet humour là fait rire de façon désespérée, c’est un humour qui n’amène rien d’autre que dérision, ironie et tristesse. C’est un humour de la pensée qui n’a rien à voir avec celui des émotions.

2 réflexions sur “L’émotion artistique.

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