Qu’est ce qu’une idée ?

Nous utilisons les mots comme les objets souvent de façon machinale, et c’est en cela qu’ils finissent par nous échapper. Et lorsque les mots et leurs objets nous échappent c’est à nous-mêmes que nous échappons par voie de conséquence. Ce qui nous plonge dans la confusion le plus souvent, et finalement dans la dépression.

Revenir à soi c’est donc revenir d’une façon attentive aux objets et aux mots qu’utilise « le moi » pour ne pas regarder en face souvent qui il est vraiment.

Cette évasion est sans doute une nécessité dont le sens demeure caché. Dans un premier temps il faut laisser croitre ce personnage autant que la destinée l’autorise, autant que les aléas du hasard ne lui portent un coup fatal qui le fera s’effondrer sur lui-même tout à coup.

Gloire, richesse, réussite sont les objectifs poursuivis par ces fantômes de nous-mêmes pour renforcer si je peux dire notre contact au plan matériel, terrestre, pour bien nous enfouir tout entier dans celui-ci.

Il s’agit d’un ordre normal des choses, un ordre qui nous dépasse.

Puis tout à coup surgit d’on ne sait où l’Idée jaillit, éclairant d’un coup toute notre confusion, celle là même qu’on ne savait pas voir en face.

C’est la première étape, le premier travail du héros Hercule, voici que soudain tout s’est effondré, que la dépression est belle et bien là.

Mais qui donc est Hercule à l’origine ? Il s’agit d’Alcée qui signifie puissance et il est déjà établi dans la réussite à tous les niveaux que ce soit familiale, professionnelle et sociale. Mais cette « réussite » ne plait pas à Héra la reine de l’Olympe. Ce déplaisir divin entraine immédiatement sa chute et entraine Alcée à la ruine.

Alcée se rend alors à Delphes pour aller interroger la Pythie sur les causes de se dégringolade. Et celle ci lui demande de faire deux choses :

La première est de changer de nom, il devra désormais se faire appeler Heracles qui littéralement signifie « la gloire d’Héra ».

La seconde recommandation est d’effectuer 12 travaux en se mettant au service d’Eurysthée dont la traduction du mot grec signifie  » celui qui repousse au loin les limites ».

C’est une invitation à devenir un Héros, « celui qui ne s’arrête jamais »

C’est lorsque la puissance s’évanouit que le héros nait ce qui au yeux du monde représente une absurdité, mais l’essence du courage aux yeux des dieux.

On saisit également que la dépression est cet évènement qui permet d’effectuer la transition entre la renonciation à la puissance terrestre et ce mouvement perpétuel qu’engendre aussitôt l’héroïsme fécond.

A peu de choses près l’histoire d’ Hercule à son commencement est l’histoire de l’idée.

Il s’agit de renoncer à une vision première, vulgaire de la notion de réussite afin que depuis la dépression que ce renoncement entraine l’Idée surgisse soudain entrainant avec elle ce fameux mouvement intarissable d’actes « héroïques » .

Si on transpose cette image par glissement vers l’artiste, si on superpose l’image de l’artiste à celle d’Héraclès j’imagine que l’on peut apercevoir, en plissant un peu les yeux pour gommer le superflu « l’ Idée » dans toute sa vérité ontologique. c’est à dire aux yeux profanes un éblouissement et aux yeux de l’alchimiste une clarté.

D’ailleurs les 12 travaux d’Hercule ne sont pas autre chose qu’un récit alchimique, pas seulement symbolique et qui ne servirait qu’à réjouir la pensée ou l’intellect d’une création poétique.

Cette histoire est bien plus que cela, c’est un véritable travail de laboratoire et qui agit à la fois sur la matière, sur l’athanor et sur celui qui opère. Dans le mot laboratoire il est question de travail et de parole. C’est à dire qu’en lisant à voix haute ces différents travaux on agit sur soi-même et bien au delà sur le monde tout entier.

C’est assez proche sur le plan de la puissance que les fameuses « formes pensées » que l’on retrouve dans les traductions des parchemins Egyptiens, et aussi des fameuses formules « magiques » dont on ne garde plus que le souvenir dérisoire, amoindri de « l’abracadabra. »

L’Idée ne se manifeste pas dans la pensée. Elle se manifeste dans la rupture, dans la béance que crée soudain la rupture, dans un « entre deux » qui s’étend tout en le créant un chemin entre l’éternité, le monde des dieux, et le héros, l’artiste.

Le premier des 12 travaux d’Héraclès est d’affronter le lion de Némée. Ce que représente la bête c’est la force, la puissance, la rage, l’avidité logés dans notre Ego.

Affronter cette bête demande du courage car il s’agit en fait d’être face à face à soi-même sans concession, sans mensonge et d’aller contacter en soi un espace resté secret jusqu’ici à ses propres yeux. C’est découvrir la paix, l’amour, et la clarté.

C’est à cet instant que le lion de Némée succombe et qu’Hercule pourra s’emparer de sa peau dont on se souviendra qu’elle lui confère « l’invulnérabilité « 

L’idée alors est la voie. C’est cette idée qui procure l’invulnérabilité aussi dans une certaine manière, invulnérabilité à toute critique, à toute préoccupation de jugement extérieur comme intérieur rendant ainsi le héros, l’artiste « aligné » quelque soit les peines et les joies qu’il devra à nouveau traverser.

Mais est ce que c’est suffisant pour exprimer ce qu’est l’Idée.. ?

Dans le monde actuel éloigné des préoccupations platoniciennes l’idée est devenue un peu tout et n’importe quoi.

La difficulté encore une fois est due à la confusion des genres et probablement à une très ancienne querelle qui remonte du passé et ne cesse de continuer de nos jours.

C’est la querelle des « anciens et des modernes » autrement dit ceux qui trouvent dans la Tradition que tout est déjà dit et très bien dit, suffisant, et ceux qui pensent pouvoir apporter de la nouveauté.

Il en résulte deux visions déformées de l’Idée

Mais à choisir et contre toute attente mes gouts pencheraient plus vers la notion d’idée dont se réclament les « anciens ».

C’est à dire une réflexion sur la durée en opposition à la mode et à l’incessant besoin de nouveauté liée au phénomène de ping pong de l’offre et de la demande crée par nos sociétés marchandes.

L’idée, il faut aussi distinguer la discipline dans laquelle elle surgit.

Elle peut prendre des formes différentes, des manifestations différentes que ce soit dans la création de concepts philosophiques ou bien dans ce que Gilles Deleuze appelait des percepts, et qui sont plus des manifestations que l’on trouve dans l’art.

Mais globalement le questionnement est cette notion de durée.

Si je sors de chez moi est qu’une foule de sensations m’envahissent l’idée qui peut surgir est celle de la durée et comment tenter de l’entretenir dans le temps.

C’est peut-être aussi bête en apparence que ça une idée.

Comment rendre compte pour l’éternité si possible de cette amas de sensations colorées que je perçois et dont je ne sais pas ce qu’il peut devenir aussitôt que je tournerai la tête de l’autre coté, que je m’enfouirai dans une « occupation », ou encore après ma mort.

Est ce que l’Idée en peinture peut se résoudre à une seule toile ? bien sur que non comme je l’ai dit l’artiste est celui qui une fois qu’il sera touché par l’Idée cherchera sans relâche à la manifester par tous les moyens possibles. Peut-être parce qu’il sent ou imagine que grâce à cette profusion de manifestation, tout comme le font les plantes, quelques unes lui survivront, conserveront l’essence de cette idée bien au delà de lui.

On peut tenter de résumer une idée avec des mots, des notes de musique, des formules philosophiques, elle se dérobe toujours.

Ce que l’on pense en saisir intellectuellement est la raison même de notre impuissance à la conserver intacte et justement on s’en rend compte plus ou moins consciemment c’est pour cela qu’on l’habille, on l’entoure de manifestations, de créations.

L’histoire d’Hercule est belle, qu’elle soit comprise au sens littéral par un enfant ou par un alchimiste elle le sera toujours, cependant qu’elle n’est toujours qu’un voile posé sur l’Idée, et il faut à un moment donné s’aveugler volontairement pour que ce voile puisse enfin tomber.

En revanche ce qu’il se produit à ce moment nul ne peut plus en parler, les mots mêmes semblent alors lui manquer. Et peut-être n’a t’il même plus besoin d’éprouver l’envie de le partager.

Illustration Hercules et le lion de Némée, Rubens

En repensant à cet article, à ce tableau de Rubens et à cette empoignade entre le lion et Héraclès, j’y vois aussi comme un statu quoi. Un instant figé par le peintre qui me rappelle le symbole du yin et du yang. Comme une stabilité de deux forces en présence quelque soit la violence qu’un œil extérieur pourrait y percevoir.

7 réflexions sur “Qu’est ce qu’une idée ?

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