Rater sa vie

Une de mes plus grandes peurs qui découle en ligne directe de la peur de mourir, c’est cette impression qui s’empare de moi à période régulière, principalement à l’automne, d’avoir « raté ma vie ». Je crois que j’ai hérité cette peur de mon père qui ne cessait jamais de me mettre en garde contre cette possibilité qu’il semblait deviner en moi, et ce dès mon plus jeune âge.

« Si tu ne fais pas ceci ou cela tu vas rater ta vie. »

L’amour filial comme l’amour paternel prend parfois des chemins étonnants pour se manifester car dans cette phrase récurrente j’ai du percevoir très tôt qu’il s’agissait d’un souhait, ou de l’exposition d’une crainte derrière laquelle se tenait un désir.

Cette peur de rater sa vie tenaillait mon père affreusement. La folie furieuse dans laquelle il pénétrait au contact de la moindre menace évoquant la possibilité de ce ratage était le lieu entre nous d’un échange, d’une rencontre si mouvementée fusse t’elle.

En étant hors de lui, il s’emparait du premier objet qui lui tombait sous la main pour se jeter sur moi avec une énergie phénoménale qui décuplait à la fois sa rage et sa force.

En lisant des années plus tard  » la folie d’Hercule » pièce de théâtre écrite par Euripide un demi siècle avant notre ère, quelque chose s’est dénoué en moi, et j’ai éprouvé du soulagement.

Hercule n’est pas responsable de la folie furieuse dans laquelle la jalousie d’Hera, l’épouse de Zeus, l’entraine par l’intermédiaire du tyran Lycos. Et c’est en croyant tuer Lycos qui menaçait d’éradiquer toute sa famille, qu’Hercule tue ses enfants et son épouse Mégare. Ainsi la volonté divine utilise une « maladresse » une mauvaise adresse, une confusion de sujet ou d’objet pour se venger.

La raison invoquée par Héra est de se venger de Zeus qui est le père biologique d’Hercule fruit d’un adultère. Là aussi la jalousie semble se détourner de son objectif principal qui serait normalement de s’en prendre directement à Zeus. A cet instant la jalousie emploierait le courage et non la fourberie, la lâcheté de se servir du fils pour se venger du père.

Une fois l’aveuglement passé, ses enfants et son épouse gisant à terre, Alcée qui est le patronyme de l’homme avant qu’il ne devienne vraiment le héros que nous connaissons tous désormais, ira rejoindre Eurysthée pour effectuer ses 12 travaux. Suivant les auteurs on ne sait pas vraiment quand cette scène de folie se produisit, certains l’utilisent comme étant la raison pour laquelle Alcée renoncera à son nom pour se nommer Hercule et se jeter dans son labeur, d’autres disent que cette folie surgit lorsqu’il remonte des enfers, lors du dernier de ses travaux après avoir tué Cerbère.

Ce qui au final fait douter que la folie puisse s’expliquer par une raison provenant du héros et laisse alors comprendre puisqu’elle est sans raison humaine qu’elle provient d’ailleurs.

Il y a dans la pièce quelques pistes pour en avoir l’intuition notamment le nom de Lycos dont la racine est loup. Cette folie furieuse, qui soudain s’empare d’ Héraclès a pour objet le tyran Lycos qui menaçait d’exterminer sa famille. Ce serait le prétexte humain logique l’objectif premier qui à la fois le rend fou et l’entraine vers l’action. Puis surgit l’aveuglement, la confusion, et le constat d’avoir commis l’irréparable. Hercule vient de détruire sa vie, ou si je reprends les termes chers à mon père, il vient de la rater totalement.

Et c’est à partir de là justement que quelque chose se dénoue, c’est à partir de là qu’Alcée la puissance aveugle, semblable à la furie des loups, devient Héraclès  » la gloire d’Héra ». Autrement dit le résultat de la vengeance d’Héra sur Zeus.

Il y a des taches de rouge à lèvre sur ton col de chemise dit ma mère à mon père. C’était toujours un peu comme ça que la folie débutait à la maison. Il revenait les fins de semaine de ses longs voyages à travers la France pour vendre des produits de couverture en bâtiment, de l’Onduline . Il dormait dans des motels, des chambres d’Hotels et passait seul des journées entières seul au volant de sa voiture, par tous les temps. Lorsqu’il parlait de son travail il n’évoquait jamais cette solitude, il n’évoquait que ses victoires et les félicitations de Jupiter son patron à l’époque. Il ne parlait pas des opportunités qu’il avait rencontrées sur la route.

Il y a des traces de rouge à lèvre sur ton col, ou bien ma mère détectait soudain un suçon sur son épaule et alors tout s’écroulait d’un coup. Il rentrait d’abord la tête dans les épaules pour essuyer le premier choc, puis niait tout en bloc en se redressant, et à la fin ils s’empoignaient devant mon frère et moi. Il y avait des cris, des hurlements de louve, des bris de vaisselle, bref une sorte de folie furieuse s’emparait de toute la maison là aussi.

La jalousie faisait son travail de sape.

Et c’était insupportable pour mon père d’être pris en faute, cela ruinait la belle image d’homme sérieux qu’il avait dû mettre des années à se créer, un peu semblable d’ailleurs à sa carrière professionnelle. Au fond de lui cependant l’ambiguïté subsistait. Il savait bien qu’il n’était pas si courageux et si vertueux qu’il voulait perpétuellement l’afficher. Peut-être avait-t ‘il trouvé ce genre de stratagème pour flirter avec l’idée de rater sa vie. Et au final à force de flirter avec cette idée, sans doute avait t’elle cédé, elle aussi comme toutes les autres.

Mon intérêt pour la mythologie grecque très tôt m’a certainement permis plus ou moins consciemment de dénouer des nœuds inextricables à cette époque de façon onirique, inconscient que je pouvais être des préoccupations humaines comme des préoccupations divines.

La gloire, la victoire comme la défaite et la déchéance, tous ces événements que nous traversons dans nos vies sont les manifestations de puissances invisibles qui semblent elles mêmes aux prises les unes avec les autres. Les idées qui sont à l’origine de ces événements nous ne pouvons que les observer dans leurs manifestations s’agitant sur notre plan. Parfois il arrive qu’on puisse deviner avec un peu de clairvoyance que la manifestation n’est pas l’Energie elle-même. Qu’il faut encore plisser un peu plus les yeux pour gommer tout le superflu afin de voir plus clairement les structures.

Dans ces moments là, rater ou réussir une vie ne signifie pas grand chose au regard de ces forces, de ces puissances invisibles qui s’adorent ou s’étripent , ça nous dépasse.

Réussir sa vie alors cela pourrait être comprendre tout cela et savoir aussi les limites clairement.

Celles qui nous sont par nature imparties. En tentant bien sur de les dépasser de temps en temps afin de recueillir sur le col de nos chemises blanches les baisers d’Héra , signe de nos tentatives de réconciliations, de nos élans incestueux envers celle-ci.

Autant de tentatives forcément mal comprises mal interprétées toujours, étant donné le pragmatisme désolant de tous ceux qui nous vénèrent avec maladresse.

En Illustration j’ai voulu ce tableau du peintre David représentant la mort de Socrate, à cet instant où il va saisir nonchalamment la coupe de Ciguë.

Le serviteur qui lui tend la coupe, son bourreau a été représenté par le peintre dans une attitude corporelle de respect, de soumission, et on devine sa tristesse d’avoir à effectuer son œuvre.

A la cheville de Socrate, les fers ont été retirés, on le devine à quelques nuances de rouge discrètes sur les tons chair.

Dans ce tableau règne la folie tout autour de la quiétude de Socrate et elle se manifeste de plusieurs façons révélant ainsi que la folie est de plusieurs nature.

A droite on pourrait voir la folie Dionysiaque qui s’illustre dans l’Actio, la gestuelle qui est une figure de la rhétorique, qui « emporte » l’auditeur où en l’occurrence le spectateur.

Sur la gauche un autre genre de folie plus intellectuelle, qui réunit les préoccupations sentimentales comme la tristesse, le dépit, le découragement, et au loin l’indifférence. Autant de façons s’il en est de « rater sa vie » c’est à dire de ne pas savoir du tout ce qui nous arrive au travers ce rêve qui sans cesse nous échappe.