Ce qui est mauvais au fond de nous

Les souvenirs qu’on n’explore jamais sont comme du camembert qui moisit où nichent de gros et gras asticots. Nous en reconnaissons l’odeur nauséabonde provenant de certains objets sur laquelle s’interrompt la pensée et qui nous paraissent auréolés d’une étonnante familiarité. Nous projetons ainsi des lueurs, des éclairages défaillants au dehors sur le vaste écran du monde et une fois que les silhouettes s’animent dans le décor nous détournons le regard car quelque chose en nous sait que ce regard est rempli de maladresse.

Détourner le regard à cet instant précisément devrait nous mettre la puce à l’oreille. Nous devrions être d’autant plus attentifs que nous cherchons à fuir. Attentif, courageux, curieux, peut-être aussi que la naïveté aurait aussi son rôle à jouer. Naïf, c’est à dire admettre que nous ne savons pas, que nous ne savons rien. Nous avons cru savoir quelque chose à un moment donné et nous avons échafaudé des murailles effrayantes à partir de ces croyances.

J’ai déjà évoqué dans d’autres textes cette naïveté qui serait comme une longue boucle. Celle qui part de l’enfance pour s’achever dans la vieillesse et qui nous soulagerait de toutes nos vieilles certitudes, ces croyances qui ont sclérosé nos pensées, nos élans.

Je me demande si c’est vraiment une erreur, cette volonté d’avoir l’air sérieux une si grande partie de la vie pour en arriver finalement à cette forme de légèreté où on se rend compte que rien, même pas la mort, n’a d’importance réelle que pour ce personnage qui marche au devant de nous et que nous prenons pour nous.

C’est sur celui ci que nous reportons tout le mauvais que l’on peut imaginer. Sur lequel on s’appuie pour inventer du bon.

Toujours cette moralité dans laquelle nous barbotons sans relâche comme des errants avant de découvrir la possibilité d’une île.

Il en résulte une tristesse joyeuse, presque radieuse au final. Une vieille dame qui fume des disques bleu et qui dit d’une voix grave dans un mauvais français, laisse il ne sait pas.

Valentine, ma grand-mère estonienne le rappelait sans relâche à ma mère quand elle se plaignait de mes turbulences et de tout l’agacement que celles ci lui procuraient. Surtout quand ma mère tentait de m’expliquer les choses.

Tu perds ton temps, laisse il ne sait pas.

Ce verdict de la tristesse calme et raisonnée que je confondais enfant avec la sagesse m’impressionnait beaucoup. Du fond de mes turbulences j’y apercevais vaguement les contours d’une grande vérité. Je ne savais rien. Premièrement ça me mettait énormément en boule, par réaction dirais je, par réflexe. Mais cela faisait son chemin vers les profondeurs ensuite.

Au bout du compte ce non savoir finira même par devenir une sorte d’axiome. Sitôt que j’ai cru savoir quelque chose plus tard j’entendais cette voix à l’accent balte tout au fond de moi même qui me rappelait ma profonde et fatale ignorance.

Je n’ai jamais remis en question cette femme tellement elle m’aura impressionné dans mon enfance. Jamais je ne me suis vraiment penché sur son histoire qu’autrement que sur une héroïne telle que j’en rencontrais dans mes livres de contes et de mythologie.

Elle ne fut guère qu’une sorte d’archétype. Et, même à sa mort, j’ai du pleurer par mimétisme, par convention, mais je ne ressentais pas ce sentiment de perte irrémédiable que l’on sent généralement à ces moments là. Elle était devenue immortelle de son vivant pour moi, à cause de moi.

C’est de ce mauvais là que je voudrais ne pas détourner les yeux. De cette métamorphose que l’on est capable d’effectuer ainsi dans une caboche de môme vis à vis des grandes personnes que l’on croise et qui, accessoirement appartiennent à nos proches, à notre famille.

Etrangement ce fut par son pendant, ma seconde grand-mère, que quelque chose se dénoua vis à vis de la première.

Cette seconde grand-mère que j’appelais mémé, était bien plus abordable. Elle m’entourait de compliments, d’admirations de douces gronderies comme d’un bourdonnement d’abeilles. A chaque fois que nous nous retrouvions j’avais droit à des sucreries sorties tout droit d’une corne d’abondance intarissable. Sa générosité allait même jusqu’à nous gâter mon frère et moi de petites sommes d’argent à chaque anniversaire, à chaque noël, ou simplement quand l’occasion s’en présentait.

Cette générosité par je ne sais quel cheminement tortueux qu’emprunta mon esprit me la rendit cependant méprisable, et j’allais même jusqu’à la trouver bête, par l’aspect instinctif de sa gentillesse qui pour moi finissait par ressembler à une emprise.

Ce contraste entre mes deux grand mères était saisissant et forma sans doute à peu près tous les malentendus que je rencontrais par la suite avec les femmes en général, mettons jusqu’à la trentaine, pour moi les femmes étaient soi des déesses soit des ventouses.

Autant dire que la communication passait assez mal entre elles et moi.

J’ai du rompre durant 10 ans toute relation avec ma famille. Je n’y arrivais plus, la confusion était si aigue que je devais prendre de la distance. Il en allait de ma propre survie.

Au retour du fils prodigue l’une des premières questions que je posais à mes parents fut de savoir si cette grand mère qui avait été si généreuse avec moi était toujours vivante.

Elle était dans une maison de retraite à Saint Pourçain sur Sioule dans l’Allier et le week end juste après nous décidâmes à ma demande mes parents et moi d’aller la visiter.

Mon père m’avait prévenu en disant qu’elle était désormais frappée de démence, qu’elle ne reconnaissait plus personne.

D’ailleurs à peine la vit il allongée sur son lit les yeux grands ouvert et bavant qu’il pretexta avoir à discuter avec la direction de l’établissement. Ma mère en profita pour l’accompagner et je restais seul face à ce naufrage.

C’est l’heure qu’elle aille rejoindre les autres dans la salle télé me dit la petite aide soignante avec le bon accent du bourbonnais qui aussitôt me la rendit délicieuse.

Nous installâmes la vieille dame sur un fauteuil roulant et au moment ou nous sortîmes de la chambre, je dis que je m’en occupais, j’avais aperçu la salle télé en arrivant et j’avais un bon sens de l’orientation.

C’était une grande salle qui baignait dans une lumière irréelle, ça devait être un après midi d’automne et j’apercevais de l’or et des roux au delà des grandes fenêtres.

Nous étions silencieux ma grand-mère et moi face au spectacle devant nous. Tous ces vieillards affalés sur leur chaises ou leurs fauteuils la tête rejetée légèrement en arrière, tous les regards tournés vers le petit écran accroché au mur qui les irradiait de lueurs froides.

Mais vous etes qui jeune homme ? me demanda soudain ma grand-mère.

Je lui caressais alors les cheveux et je dis que j’étais son petit fils. Mais elle sembla ne pas comprendre et se contenta de dire

ça me fait du bien ce que vous me faites jeune homme.

Nous restâmes ainsi un assez long moment, moi lui passant les doigts dans les cheveux comme on caresse une bête et elle à se trémousser d’aise tout en bavant un peu et en réitérant des ça me fait du bien.

Puis nous repartîmes car nous avions une longue route à faire pour rejoindre la région parisienne.

Elle mourut cette nuit là, alors même que nous venions tout juste d’atteindre notre destination. Ma mère décrocha le téléphone, c’était le directeur de la maison de retraite qui appelait pour nous apprendre la nouvelle.

J’ai passé des années dans le doute en repensant à cet événement. A ces dix années durant laquelle je n’avais pas donné signe de vie à personne et au fait que cette vieille dame décède la nuit même après nos retrouvailles comme si elle avait tenu du fond de sa démence à me revoir une dernière fois pour enfin partir libérée et soulagée de toute sa générosité à mon égard.

Quelque chose que je pris pour une étrange vengeance venant du sort ou d’elle, peu importe, fut cet oubli dans laquelle elle m’avait invité à pénétrer comme pour mieux m’aider à considérer le peu de chose et l’essence des liens familiaux.

Désormais j’ai ces deux voix de femme agée en moi pour toujours

L’une dit : laisse il ne sait rien et l’autre me dit ça me fait du bien ce que vous me faites jeune homme, mais vous êtes qui ?