L’art et l’artifice.

« Femme nous n’avons pas encore atteint le terme de nos épreuves. Il reste encore à venir un labeur infini, multiple et difficile et qu’il me faut accomplir tout entier »

C’est en ces mots qu’Ulysse prévient Pénélope de son ultime voyage pour accomplir jusqu’au bout son destin comme lui a prédit la prophétie de Tirésias.

Peut-être qu’ainsi comme dans nos séries modernes cet ultime cliffhanger annonçait une suite à l’Odyssée par l’artifice d’une promesse, l’évocation d’une aventure à venir, d’une prophétie. Raison tout à fait raisonnable, naturelle vis à vis de la logique de l’histoire et de la mentalité des lecteurs du temps d’Homère, mais artifice tout de même.

Ce qui entraine cette question de l’artifice vis à vis de l’art.

Généralement le problème de l’artifice c’est qu’il est soit tout bon soit tout mauvais. Il est extrêmement bon lorsqu’on ne le détecte pas, lorsqu’il s’approche à un point tel du naturel qu’il est impossible pour un œil non exercé de le découvrir. Et bien sur quand il est nul il nous saute au visage et entraine une série de réactions multiples comme le rire, le déni, la protestation et bien d’autres choses encore.

Est ce que l’art n’est qu’artifice ? Car si bien crée qu’il soit cet artifice il ne peut échapper à cette perception du louche malgré tout.

La perception du louche, je pense à cela souvent quand je vois les politiques faire de jolis discours. Ou quand je vois des produits magnifiquement présentés par de magnifiques photographies. Ou quand mon épouse soudain se met à être un peu trop câline, et me prépare soudain de délicieux petits plats.

L’artifice sert à tromper pas de doute. Mais à tromper dans quel but ? Peut-être que les réponses à cette question pourraient réduire l’autoroute qu’emprunte tout un tas de personnes pour le transformer en sentier ardu lorsque ces personnes commencent à s’exprimer sur l’art. Je crois même qu’à la fin le sentier disparait, on arrive à une béance et si on n’a pas la foi pour marcher sur ce vide et bien c’est la fin de la discussion.

L’artifice est il conscient ? et oui est ce que nous sommes toujours conscients lucides de la somme d’artifices que nous déposons lorsqu’il s’agit de créer une œuvre ? Et d’ailleurs faut il ou pas en être totalement conscient ? A quoi cette lucidité servirait à l’artiste. De toutes évidences à le bloquer de toutes parts. Trop lucide sur l’artifice on ne fait plus grand chose sinon rien.

Peut-être que le talent consiste à ignorer cette lucidité là justement. L’oublier au profit de la facilité déjà tellement complexe et exigeante à explorer.

Admettons que je sois peintre et que la perspective m’ennuie. Pas seulement celle que je pourrais créer sur mon tableau, la perspective de l’œuvre dans son ensemble provoque immédiatement chez moi de l’ennui car elle crée aussitôt un début et une fin.

Mes œuvres de jeunesse, mes œuvres de la maturité, bref l’œuvre de A à Z qui représente une vie. Comment résister à l’ennui que cela provoque chez moi autrement qu’en utilisant un artifice, celui de l’instant présent. Créer dans l’instant présent, quelle trouvaille ! et le pire est que ça fonctionne plutôt bien, même très bien.

Mais l’artifice s’il tente de se rapprocher du naturel pour ne pas être vu, ne l’atteint pas pour autant. C’est en cela qu’il est louche.

Il est louche aussi ce fameux instant présent qui semble nous déposséder du but général, de la pensée discursive quant à l’art, de tout ce que l’on pourrait imaginer pouvoir dire sur une œuvre dans son ensemble pour la proposer comme une chose finie, homogène, au monde.

Ce qui nous fait loucher c’est ce point fixe justement, l’avenir d’une œuvre, sa validation et sa postérité éventuelle, sa durabilité dans le temps.

En louchant sur l’artifice de l’instant présent on ne louche que sur sa propre absence à venir au final. Est ce bon ou mauvais ? Je n’en sais fichtre rien. Je dis juste que l’artifice n’est peut-être pas que bon ou mauvais. Il est même tellement répandu partout que c’est peut-être une seconde nature.

Mais est ce de l’art ? Je dirais que si on prend de la hauteur, si on ne se cantonne pas à l’aspect pragmatique du cliffhanger comme un simple procédé humain, mais à l’intervention de l’ineffable, alors oui, l’artifice ainsi est un art, c’est l’art de l’ineffable justement.

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