L’inspiration du moment

Comment favoriser la naissance d’un texte, c’est ce qui me vient à l’esprit et que je vais essayer au mieux de partager. Je prends appui sur le texte, mais c’est la même chose avec un tableau, cependant il m’est plus facile ce matin d’utiliser l’écriture que la peinture pour l’évoquer.

C’est avant tout un état d’esprit d’accueil. Autrement dit une attention à ce qui essaie de remplir un vide dans un moment. Une attention à tout ce qui tourne dans l’instant autour du vide. Les émotions, les pensées qui découlent de ces émotions, et les idées qui naissent de ces pensées. L’idée ne vient pas en premier. Elle a ses pages, ses Héraults, et aussi quelque chose d’électrique dans l’air qui la précède.

Avec le temps on sent si on est bien disposé ou pas pour que cet événement surgisse.

Si on le veut on le rate, si on est distrait on le rate. C’est un passage qui semble exigu, étroit, un conduit que l’instant taille à la mesure de ce qui doit passer par ce conduit.

Il y a sans doute un parallèle à faire avec la pression dans un réseau de plomberie et concernant le diamètre de la tuyauterie si je voulais utiliser une métaphore.

La volonté ne sert à rien sauf à obéir à l’injonction que l’on se donne pour écrire ou peindre. Il s’agit seulement de ne pas laisser passer le moment, de le saisir, pour s’installer en premier lieu dans cet état d’esprit propice à l’accueil.

Je ne me mets pas directement devant mon écran, je n’ouvre pas mon traitement de texte.

Je déambule dans la maison, je me fais un café, je sors dans la cour pour humer l’air, puis j’entre dans l’atelier pour aller chercher une cigarette que j’allume. C’est à partir de là que je suis attentif aux émotions, aux pensées qui me traversent. Parfois elles sont agréables, d’autres fois non, mais le but n’est pas de choisir quoique ce soit, le but n’est pas de décider ce dont j’aurais envie d’utiliser ou pas pour que le processus continue et peu à peu se précise.

Au contraire une équanimité d’attention est requise pour observer tout cela. L’émotion peut être désagréable, ce n’est pas grave je me laisse envahir par le désagréable, qui ne va pas tarder à m’apporter une pensée, probablement désagréable elle aussi, ce n’est pas grave, je continue tout de même à accueillir ce qui vient.

Parfois les choses basculent. Cela se modifie en raison je crois du manque d’opposition de ma part à l’aspect désagréable. En ne m’opposant pas au désagréable, en le laissant passer, il change, il se dissipe, et je peux assister à ce changement également.

Soudain l’émotion se transforme, elle est plus calme, apaisée, et peu à peu elle devient plus joyeuse, parfois même enthousiaste, une sorte d’euphorie, un enthousiasme. C’est ainsi que j’observe parfois des humeurs totalement à l’opposé l’une de l’autre me traverser

L’état d’esprit accueille tout cela aussi dans l’instant tout en l’observant. Il ne se confond pas avec cette joie qui le traverse après que la tristesse ou la colère soient passées.

Si toutes ces opérations ont été menées correctement, il y a de grandes chances pour qu’au moment où j’éteins ma cigarette les premiers mots surgissent. Je les observe encore et alors, cette fois, ce sont des outils que tout le processus précédent m’offre si je suis resté dans l’impeccabilité d’effectuer le processus dans son ensemble.

Un mot nait et je cherche à le rattacher à d’autres, dans une filiation, une généalogie à la fois d’émotions, de pensées, et c’est comme une série de micro processus alors qui s’opèrent à très grande vitesse et qui semblent reproduire le premier processus dont je viens de parler.

Au bout d’un certain nombre de ces boucles, quelque chose se produit, une ouverture dans l’ouverture, un soleil se détache du soleil, et ce même en pleine nuit.

Alors je remonte pour m’installer devant mon traitement de texte et me laisse dicter le texte.

Là aussi tout est une question d’attention et d’observation afin que la volonté ne prenne pas le pas sur ce qui surgit. Peu importe que « je » dise « je » dans tous ces textes. Le je qui écrit n’est pas le je que je suis. C’est le je du narrateur, et ce narrateur est ce filtre par lequel l’idée se dépose dans les caractères d’imprimerie sur l’espace blanc de cette feuille virtuelle.

D’après l’expérience retenue de l’écriture telle que « je » la pratique dans ce moment d’absence, le jugement est ce qui doit être tenu à l’écart.

Au début ce jugement s’infiltre partout, dans le choix des mots, les tournures de phrases bancales, la présence ou l’absence de ponctuation, l’épaisseur des paragraphes, et même le contenu de ceux-ci.

Les premières fois où j’ai commencé à écrire c’était à la fois extrêmement pénible d’avoir affaire à ce jugement. Mais quel soulagement aussi lorsque je parvenais à passer outre et à aligner 4 mots à la suite.

Je me souviens que j’avais trouvé une astuce pour contrer le poids de ce jugement. J’écrivais sur des carnets, une sorte de journal si l’on veut comme font les adolescents pour relater leurs états d’âme.

J’inscrivais toujours la date du jour en premier, puis je relatais non pas mes états d’âmes vraiment, mais tout ce que j’avais retenu de la journée d’hier. Je la récapitulais par l’écriture en notant ainsi d’une façon parfois chronologique d’autre fois dans un désordre sans queue ni tête, tout ce que j’avais vu, entendu, traversé des milles et un événements de cette journée.

D’ailleurs à ce propos la chronologie de ce qu’on imagine être la réalité n’est pas la même chose que l’importance des émotions, des pensées que l’on a sur les événements qui se déroulent dans cette soi disant réalité. L’écriture m’apprend cela encore tous les jours.

Parfois j’avais retenu beaucoup, et je noircissais de nombreuses pages, parfois très peu.

Je n’étais pas dans cet état d’esprit que j’évoque aujourd’hui. Je voulais écrire, ou plutôt je voulais apprendre à écrire et j’utilisais le prétexte de la récapitulation pour m’entrainer.

A l’époque il m’était difficile de me relire. Les quelques fois où je le faisais, je trouvais que ce que j’avais écrit était naïf, vain, stupide, que ce n’était que des chroniques sans intérêt. Cependant quelque chose d’impérieux en moi m’incitait à continuer jour après jour malgré le jugement que je portais sur mes textes .

Je ne saurais dire si c’était de la stupidité, la volonté d’apprendre, où bien si je misais sur l’écriture pour me sauver de quelque chose qui m’obsédait, m’entravait sitôt que je n’écrivais pas. La vie en direct me procurait beaucoup de confusion. L’écriture me permettait si je puis dire d’inventer de la clarté.

Cette clarté pour autant ne provenait pas des textes que je couchais sur le papier. Loin de là, lorsque je les relisais j’éprouvais à nouveau beaucoup de confusion. La clarté venait d’ailleurs. Elle venait de cette obéissance à cette puissance impérieuse du moment qui me poussait à écrire tout simplement. Il m’a fallu du temps pour comprendre que cette obéissance était la seule solution pour moi d’entretenir le gout, l’envie d’écrire et ce malgré le résultat.

Utiliser le je narratif fut aussi un apprentissage difficile. J’ai appris beaucoup de choses sur la notion de sincérité en utilisant le je.

Parce que tout simplement d’un jour à l’autre le je s’exprime différemment, n’a pas les mêmes préoccupations, ruse et triche, où tout à coup se met à table avec une impudeur déconcertante. Sincérité douteuse, culpabilité ou vanité mal placées bien souvent.

Evidemment j’en souris à présent mais ce n’était pas une sinécure quand j’y repense. Car ce que le je venais d’écrire, il n’arrivait pas à s’en détacher durant plusieurs jours parfois tellement ce qu’il racontait était effrayant, ou encore lourd en émotions. C’était comme un personnage qui se réveille depuis l’encre et s’évade des pages du carnet pour posséder celui qui l’a réveillé durant des jours, des semaines, des mois. Il me manquait la distance, le recul.

Je n’ai jamais participé dans ma jeunesse à aucune formation à l’écriture. La principale raison que je m’étais donné pour ne pas le faire était mon manque d’argent, mais je crois aussi que je ne voulais pas d’aide extérieure, que c’était une affaire entre moi et moi seulement. Je crois que j’avais trouvé le prétexte de m’inventer un personnage d’écrivain pour parvenir à me sortir les vers du nez plus facilement. J’ai utilisé ma naïveté, mon orgueil, ma vanité à cet escient sans même m’en rendre compte.

Et pour une très longue période cette façon d’écrire à fonctionné. J’ai fait d’une certaine façon mes humanités grâce à ce stratagème.

Mais être un écrivain, ce n’est pas vraiment cela. Un écrivain la plupart du temps écrit des histoires, avec une intrigue, des personnages, des rebondissements.

J’ai commencé à comprendre que je pouvais utiliser ces « je » de la narration différemment en les attribuant à des personnages de nouvelles, de romans. Ce n’était pas vraiment difficile, il s’agit de les enrober un peu plus, de préciser un décor, de les décrire avec minutie, mais la difficulté principale est de les rendre utiles voir nécessaires à l’élaboration d’une intrigue.

J’avais tendance à m’attacher tellement à ces personnages que je n’avais pas vraiment besoin de cette intrigue. C’était plus des portraits que j’effectuais , ou alors de petites scénettes sans qu’il ne passe grand chose, pour explorer la psychologie de ces différents personnages.

Ce que j’ai fini par comprendre et qui m’entrave probablement autant en peinture que par l’écriture c’est que la sincérité de tous ces « je » menait à un espace étrange dans lequel cette sincérité était leur perte.

Le personnage de l’écrivain, comme le personnage du peintre, si sincères puissent-ils s’imaginer être dans les romans, les autobiographies n’échappent pas à cette désagrégation ultime de leur mort.

Dans le fond on écrit et on peint pour résister à ces émotions, à ces pensées qui convergent toutes vers cet espace où surgit l’idée de notre propre finitude.

Et là l’impeccabilité fait tout simplement défaut, là le processus déraille et tout finalement finit par nous échapper, et même probablement cette attitude d’accueil dont j’ai parlé plus haut. Il ne reste plus que cette peur animale de disparaitre totalement.

Le livre ou le tableau s’achève définitivement sans qu’il ne puisse être rajouté le moindre mot la moindre nuance de couleur.

Il y a cette anticipation d’une angoisse de dépossession ultime de tout ce qui nous accrochait encore à la notion de but, d’œuvre. Et dans cette vision on comprend que l’on a utilisé des stratagèmes comme des béquilles pour avancer bon an mal an vers ce constat final.

C’est cette idée de lucidité vis à vis de la vie et de la mort qui est sans doute l’épreuve ultime nécessaire pour passer dans la classe supérieure. Soit on parvient à conserver cet accueil et cet impeccabilité, et dans ce cas quelque chose d’autre surgit encore de totalement insoupçonnable, soit on glisse vers le désespoir tranquille, cette certitude qu’on n’a plus envie de remettre en question cette fois ci, d’avoir totalement raté sa vie.

Mais les vraies questions que l’on devrait se poser c’est si cette lucidité n’est pas une illusion comme toutes les autres et surtout qui est derrière ce je qui ne cesse à chaque instant d’apparaitre que pour mieux s’évanouir ?

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