L’art et la folie

Si l’on écoute les gens au comptoir du bar du coin quelques minutes, on peut obtenir un aperçu rapide sur bon nombre de clichés qui s’échangent pour ne jamais parler de choses qui fâchent. Ce sera généralement le sport, le ridicule des hommes politiques, et, suivant la saison, les jupes courtes des femmes, ou la bizarrerie des artistes relatée dans les tabloïds ou à la télé.

Les artistes pour la plupart d’entre nous sont généralement de doux rêveurs quand ils ne sont pas complètement azimutés. C’est pourquoi lorsque je vais dans un bar je dis rarement que je suis peintre. Déjà pour éviter de décliner les nombreuses offres à repeindre des chambres, des cuisines et des façades et aussi parce que la plupart du temps j’aime rester silencieux à écouter les gens.

Si je repense à mon parcours j’ai probablement commencé par être malade, bien que la lèpre ne se visse pas d’emblée sur mon visage, puis je suis passé au stade de malade mental, de fou, avant de devenir le pauvre type ou le voyou souvent décrit par des fesses tristes et autre fesses Matthieu, bref des avares de tout poil en matière de fantaisie et d’humour.

Et puis un jour je suis devenu « l’artiste », et ce vocable lancé à l’encan résumait en gros pour la plupart tout mon parcours.

Sans doute est ce pour cela que j’ai eu tant de mal à m’approprier ce statut d’artiste.

J’y suis allé progressivement comme dans cet étang de ma jeunesse, où j’avançais en claquant des dents à l’automne extrêmement prudemment. Mon père qui ne supportait d’ailleurs pas la lenteur ni l’attente en profita un jour pour m’agripper et me lancer à un endroit où je n’avais pas pied. L’eau glacée additionné à la panique c’est ainsi que j’appris à nager.

Je ne me plains pas. Je ne me plains plus. Je l’ai longtemps fait autrefois, et puis à un moment le rôle de victime perpétuelle je l’ai trouvé exténuant. C’est sans doute aussi à partir de là que j’ai commencé à penser que je pouvais être artiste et libre, en ne me plaignant plus de grand chose, en serrant les dents, en encaissant, et autant que je l’ai pu en donnant le change lorsqu’on m’agressait.

En écoutant Bruant il n’y pas bien longtemps j’ai été frappé par les termes qu’il utilisait pour désigner les artistes peintres, c’était des rapins, et comme ses chansons parlent de putes et de voyous pour l’Aristide qui avait du en voir, le rapin était un délinquant comme tous les autres. Il les traite d’ailleurs avec la même équanimité d’humeur que les putes et les voyous. C’est de la faute à pas de chance comme on disait à Montmertre.

Du coup ça me fait parfois rire de voir comment certains artistes d’aujourd’hui se la jouent délicats et précieux comme s’ils cherchaient par tous les moyens à prouver à la société qu’ils ne sont pas de cette basse extraction, cette fange, dans laquelle depuis toujours ils sont considérés.

Oh je ne parle pas des célèbres, des reconnus, des stars, non, je parle de tout ce petit peuple de clochards célestes qui forme la majeure partie de ce que l’on appelle des artistes.

Le grand public les admire autant qu’il les conspue parce qu’ils représentent une sorte d’idéal dans la tête de tout à chacun qu’ils ne se résoudront jamais à vouloir atteindre. Le ça me suffit les entrave comme un gros boulet à la cheville, et ça aussi j’ai envie de dire que c’est la faute à pas de chance.

Avec la pandémie le nombre de pauvres devient aussi virtuel, irréel que le nombre de 0 ajouté aux salaires et aux parachutes dorés des pontes de ce monde.

D’une irréalité à l’autre je pourrais tout aussi bien parler des sommes exorbitantes des œuvres vendues aux enchères chez Christie’s.

Tout ce pognon en face de toute cette pauvreté n’y a t’il pas de quoi devenir cinglé lorsqu’on y pense. C’est ce que l’on entend justement au bar du coin, l’évocation d’un grand décalage, semblable au déplacement des plaques tectoniques des continents.

Sauf qu’on ne fait que l’évoquer, et puis on en reprendra bien un petit pour la route, c’est bientôt l’heure de la soupe et bobonne va râler.

Etre fou en entendant tout ça, sentir monter les larmes aux yeux et la folie parfois jusqu’à un paroxysme, c’est tout à fait cela ma maladie, ma lèpre, mon enfer mental, et aussi la raison de faire de l’art surement. Pour redonner à tout ces gens un lieu à voir, un lieu pour se taire, un lieu pour retrouver une dignité.

Illustration Peinture à l’huile « En mémoire du Cluseau » Patrick Blanchon

Une réflexion sur “L’art et la folie

  1. J’ai beaucoup aimé la fin du texte, la chute de l’histoire si je peux le dire comme cela.
    PS: « En mémoire du Cluseau » Encore un portrait magnifique dans lequel  » LE SENS  » saute aux yeux.

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