Qu’est-ce que la folie ?

Je repense à ce livre formidable  » Histoire de la folie à l’âge classique » de Michel Foucault qui m’avait beaucoup aidé à une époque à mieux cerner cette interrogation quant à ma propre « folie ». Ce livre a été écrit en Suède où Foucault vivait et enseignait à cette époque à l’université d’Uppsala et il bénéficiait alors d’un fond assez riche sur le sujet de la folie à la bibliothèque Carolina Rediviva.

Cependant son directeur d’étude Sten Lindroth professeur des idées et des sciences de la même université rejeta le travail de Foucault. Ce fut à Cracovie en Pologne qu’il trouva des appuis pour valider son travail auprès du philosophe et résistant Georges Canguilhem ainsi qu’à l’aide du psychiatre et psychanalyste français  Daniel Lagache.

Dans cet ouvrage tout commence au moyen âge avec la lèpre que l’on cherche à éloigner du monde normal des vivants. On compte 19000 léproseries dans toute la chrétienté d’après le moine bénédictin et anglais Matthieu Paris dont Foucault s’inspira comme source.

La question que se pose Foucault alors vu le nombre impressionnant de ces lieux d’enfermement de la maladie, c’est ce qu’ils deviendront une fois celle ci partie. Deux ou trois siècles plus tard il découvre que ces lieux sont les territoires de jeu d’un même type d’exclusion, celui de la maladie mentale.

C’est à partir de ce constat que le philosophe retrace une histoire de la « folie » au XV ème siècle et qu’il observe le rythme accru, effréné des emprisonnements au XVIIème siècle. En 1656 il y a même la création d’un « hôpital général » dans lequel pèle mêle on enfermera les « fous » mais aussi les pauvres et les criminels. Ce lieu deviendra la source d’une confusion que désire explorer Foucault car il découvre une sorte de mécanisme entre charité et répression qui s’y construit peu à peu.

Ce que souligne Michel Foucault, ce n’est pas le fait d’enfermer la folie, cela existait depuis longtemps et on classait même les établissements selon les types de fous, lunatiques, furieux et autres, c’est que soudain, on les mélange avec d’autres rebuts de la société comme les pauvres et les délinquants.

Ce dont nous parle ce livre est aussi un changement de statut du fou dans la société, durant longtemps accepté, toléré intégré et qui soudain devient un paria. De la même façon qu’auparavant la folie était considérée comme une maladie de l’âme et que soudain , avec Freud, elle devient « maladie mentale ». En étudiant la façon dont on « soignait » aussi cette folie, Foucault met en relief qu’il s’agit plus d’une punition, d’une thérapie par « aversion » ( douches glacées, camisoles de force, à proprement parler que de soin thérapeutique tel qu’aujourd’hui et ce n’est pas si récent, on pourrait en parler.

La lecture de ce bouquin fut un événement majeur sur le parcours de l’acceptation de ma différence, de ma singularité ou de mon égotisme indécrottable. Je comprenais soudain qu’il suffisait juste d’être différent pour être mis au banc de la société et traité de timbré. Tout ce que j’avais traversé comme exil auparavant prenait enfin un sens. Mais la variante moderne était encore plus forte que tout ce qui avait existé dans le passé. Désormais on n’enfermait plus les fous comme moi, ils percevaient qu’ils devaient s’enfermer tout seul.

Dans le fond la folie, son traitement, ressemble étrangement à celui du travail humain. Nous avions commencé dans l’esclavage avec des lieux d’enfermement, puis nous sommes passé au salariat avec des murs de plus en plus virtuels mais pourtant tout aussi réels que les anciennes maisons aux esclaves, et désormais je crois que l’autoentreprise est la visée ultime, ou l’on sera à la fois son maitre et son esclave tout à la fois, dans une sorte de folie ou l’indigence et la délinquance telles que la montre du doigt la société depuis belle lurette se côtoient s’épousent et s’écharpent.

Avec cette pandémie la pauvreté et la « folie » explosent, je cherchais le lieu réel ou virtuel dans lequel la société les enfermera pour brandir un épouvantail à la bien pensance collective … j’avoue que j’hésite entre la statistique et le petit écran. L’histoire de la folie au XXI ème siècle risque d’avoir moins de pages que le gros bouquin de Foucault. Une infographie et un reportage de 5 mn feront largement l’affaire à mon avis.

Une réflexion sur “Qu’est-ce que la folie ?

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