S’enfuir

Souvent je n’ai pas eu d’autre choix que la fuite, sans doute parce que le courage ne m’inspirait pas grand chose. Je n’en voyais pas la peine, je ne voulais pas la voir, ni même pénétrer dans ce degré neuf de ce que je considérais être l’absurdité. Une absurdité qui s’était emparée de moi jeune enfant et dont je n’ai jamais pris la peine de me féliciter de l’avoir traversée sain et sauf.

On ne se félicite pas quand on n’a rien pour mesurer, pour comparer. On avance et c’est à peu près tout, avec des pauses de temps en temps pour pouvoir reprendre son souffle. On n’a guère le temps de remercier ces pauses non plus qu’il faut déjà repartir.

Tout ce chagrin et cette violence en moi dont je ne savais que faire qu’aura fait naitre l’absurdité , il me fallait les emporter aussi, c’était je crois mes seuls bagages et aussi le regret de continuellement voir s’enfuir mon idéal d’amour. L’amour ce mot d’ordre qui ne cessait de me transpercer de toutes parts lorsque j’imaginais les autres, mes camarades, mes copains dans leurs foyers.

L’envie et l’admiration, la jalousie et la convoitise, j’ai connu tout cela très fort et très jeune et cela m’abimait, cela a abimé mon enfance en plus des privations, des humiliations et des coups. Peut-être plus encore lorsque j’y repense car au moins tout ce que l’on me faisait ainsi subir était réel. Alors que l’envie, la jalousie, l’admiration nous expulsent à l’extérieur du monde dans une dimension glaciale où le calcul et le profit règnent.

Au moins les coups sont donnés, les humiliations sont adressées, ce sont des nourritures, des denrées au même titre que le pain que l’on rompt. Certains jours je me suis dit c’est ainsi, c’est normal jusqu’à ce que j’aperçoive d’autres intérieurs, d’autres maisons, d’autres familles. Jusqu’à ce que la comparaison surgisse et renverse tout à son passage.

S’enfuir dans cet imaginaire là est malsain. On devient autre et c’est effrayant alors d’apercevoir cet ombre en plein soleil. On sursaute et on s’enfuirait plus vite et plus loin encore. Mais l’ombre une fois découverte ne nous lâche plus.

On tente alors de se confondre tout entier dans la nuit, dans l’obscurité de la nuit pour ne plus voir cette ombre tellement effrayante.

Et puis un jour de solitude plus intense que les autres, un jour que l’on aimerait bien trouver l’intime on passe par cette ombre, par cet autre pour découvrir cet intime. Ce meilleur ami finalement qui en nous regardant fait surgir cet sensation d’être dans un for intérieur plus vaste et plus profond que tout ce qu’on savait jusqu’à présent de l’intérieur.

Fidélité indéfectible de cette ombre. Tous les meilleurs amis réels ne sont jamais parvenus à sa cheville. Toujours un manque, une trahison, un oubli, une esquive.

L’ombre se contente de suivre sans dire un seul mot. Elle marche quand je marche courre quand je courre et plonge avec moi au plus profond des forets et des étangs.

Je crois que je me suis enfui ainsi, dans une ignorance et une révolte mêlées pour faire surgir cette ombre finalement, pour apprendre ensuite à m’en rapprocher, et au final à l’apprécier, à l’aimer.

C’est une ombre, je ne saurais dire son genre exact, parfois je crois que c’est une amie d’autre jour un ami, je ne sais pas non plus sa catégorie, ange ou démon et peu importe tout cela au final. C’est l’ombre et voilà tout.

Quand j’ai commencé à peindre là aussi elle était là, à envahir ma toile de boue et de grisailles afin que je recouvre peu à peu la vue. Car dans ma fuite j’ai pris l’habitude de l’aveuglement. Un aveuglement nécessaire à la survie.

Par l’ombre peu à peu j’ai aperçu de fines lumières qui semblaient sourdre d’elle comme un fruit cherchant à murir.

Ensuite je me suis enfui plus loin dans la peinture, il n’y a plus eu que la peinture je crois. L’ombre a pris du recul tout autant que j’en prenais, au fur et à mesure que j’en prenais.

Ensemble nous regardons à distance tous ces tableaux. Je ne sais qu’en dire vraiment. C’est le résultat d’une fuite éperdue, le réceptacle de la peine et de la joie, de l’ombre et de la lumière, quelque chose d’éphémère qui s’arrête un instant dans le coton , le lin et la couleur.

Quand se rend t’on compte qu’on ne fuit plus lorsqu’on a tellement fuit ?

Quand se rend t’on compte que l’on est mort quand on est mort ?

Quand se rend t’on compte d’une œuvre lorsque jour après jour on y travaille pour passe le temps ?

Peut-être lorsque la lumière filtre par les verrières et effleure le tableau posé sur un chevalet.

La lumière et le tableau nous renvoie quelque chose alors, comme un lieu où la lumière et l’ombre se rejoignent et s’évanouissent comme tous les opposés, tous les contraires.

Là ou la fuite et le courage ne sont plus qu’un.